Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2010.12.18

Page duBois, Slavery: Antiquity and Its Legacy.   Oxford/New York:  Oxford University Press, 2009.  Pp. xi, 154.  ISBN 9780195380859.  $24.95 (pb).  



Reviewed by Antonio Gonzales, Université de Franche-Comté (Besançon) (antonio.gonzales@univ-fcomte.fr)

Preview

L’ouvrage de Page duBois, Slavery: Antiquity and its Legacy, publié en 2009 par Oxford University Press, n’est pas à proprement parler un ouvrage de synthèse mais plutôt un essai composé de quatre chapitres et d’un épilogue – Living Slaves, 1-22; Racialised Slavery, 23-49; Ancient Ideologies, 50-75; Ancient Slavery,76-108 ; Spartacus and Gladiator,109-139 – dédié à une réflexion sur la comparaison entre les formes de l’esclavage antique et leur réception aux Etats-Unis essentiellement dans le cadre des Etats du Sud, de l’abolitionnisme et de sa perception par la culture cinématographique moderne.

Page duBois reprend la question de la définition de l’esclavage en insistant sur le clivage « état » ou « statut ». Si pour certains, il s’agit de la possession, permanente ou temporaire, d’un être humain par un autre, transformant le premier en propriété du second, pour d’autres l’esclavage est un statut qui ne peut concerner que ceux qui y sont soumis de façon permanente. L’esclavage est, pour les premiers, une relation sociale et économique dans laquelle une personne est contrôlée par la violence, n’est pas rétribuée pour son travail et est économiquement exploitée. Pour d’autres, l’esclavage trouve sa spécificité, non dans l’appartenance d’un individu à un autre, mais dans les conditions d’existence d’un individu réduit en esclavage.

Les relations de pouvoir comme celles de domination ont trois facettes : sociale par le contrôle violent d’une personne sur une autre ; psychologique en persuadant l’autre de son infériorité ; culturelle par la transformation de la force en droit. Ce qui conduit à distinguer l’esclavage des autres formes de domination sur trois points : socialement, l’esclavage est la manifestation extrême de la puissance et de la coercition par sa substitution à la mort violente (Social Death) ; c’est une aliénation fondatrice car l’individu est socialement et généalogiquement isolé ; le déshonneur est sa condition générale.

Se concentrant sur un tableau actuel de l’esclavage, Page duBois se demande : Combien y a-t-il d’esclaves aujourd’hui ? Selon l’auteur, l’absence de critérisation des formes de l’asservissement contribue à créer des confusions épistémologiques et conduit à se tromper de cible. L’essentiel du trafic des êtres humains se fait aujourd’hui pour le travail. Cette interdépendance entre l’esclavage à la suite d’une dette contractée soit auprès d’un tiers ou d’un entrepreneur et l’activité de production de type industriel devrait être rapprochée des interrogations sur l’esclavage pour dettes dans les sociétés antiques sans se confondre avec lui.

Page duBois insiste également sur l’aspect racial de l’esclavage à l’époque moderne et contemporaine. Lorsque l’esclavage américain se confondit avec celui des Noirs, celui-ci prend alors une forme raciale. Par contre sa persistance dans certaines régions d’Afrique ou d’Inde s’expliquerait, selon ce modèle, par le caractère non différent racialement des maîtres et des esclaves. Dans ce débat, la position de Page duBois est nuancée. Les différences ne sont pas raciales mais liées à la forme de la réduction en esclavage : né en esclavage, capturé et réduit en esclavage, vendu comme volontaire, etc. l’homme perdant sa liberté intègre une autre actualisation des liens sociaux.

Page duBois souligne que l’humanitarisme ambiant qui conduit certaines associations, chrétiennes notamment, à racheter des esclaves puis à les affranchir, favorise en fait la permanence d’un marché et l’enrichissement des marchands d’esclaves sans régler la question de l’esclavage et de la vente d’êtres humains qui se trouvent ainsi renforcés. L’observation des pratiques d’asservissement en Afrique notamment (Ghana) montre que la pratique de l’esclavage survit à l’institution servile. Ce serait là un des paradoxes de notre monde globalisé qui mondialise un certain nombre de réflexes sociaux mais s’accommode parfois à son corps défendant mais pas toujours de comportements contraires aux valeurs édictées comme principes universels.

Cette généalogie de l’esclavage des Noirs s’inscrit, page 31, dans une dissociation des idéologies antique et moderne de l’esclavage. Si les Grecs et les Romains n’ont pas, pour Page duBois, pratiqué l’asservissement des êtres humains pour appartenance à un groupe racial particulier, la racialisation de l’esclavage aux Etats-Unis s’accompagna, après l’abolition, d’une survivance voire parfois d’un revival local et ponctuel sous la forme du processus de ré-asservissement qui trouve un profond écho dans la dynamique économique, le développement d’une économie capitalistique, une nouvelle formation étatique, le développement des nationalités et enfin dans une rationalisation du système esclavagiste. L’esclavage américain s’appuierait donc sur l’identification raciale des Noirs comme esclaves par nature et des Blancs comme maîtres dans une perspective très aristotélicienne. Dans ce contexte, un Noir libre ou affranchi peut toujours être à nouveau ré-asservi s’il ne peut pas prouver son statut… parce qu’il est Noir.

La dimension économique de l’esclavage et son association à des productions quantitatives importantes est mise en évidence dans l’évolution du nombre d’esclaves aux Etats-Unis. Si les premiers esclaves arrivent aux Etats-Unis en 1619, leur nombre n’augmentera significativement qu’avec la culture du coton lancée par Eli Whitney en 1793.

Dès la Convention de 1787, les fondateurs des Etats-Unis d’Amérique discutèrent de la place de l’esclavage. George Mason le condamnait comme immoral et dangereux; Charles Pinckney le légitimait par sa présence à travers le monde et sa place à Rome et en Grèce; Thomas Jefferson argumentait sur l’infériorité des Noirs. La légitimation de l’esclavage est favorisée par le soutien que l’Eglise y apporte dans le Sud (cf. l’utilisation de Paul, Ephésiens, 65) malgré la publication de témoignages accablants qui attestent que malgré l’abolition, les Noirs continuent à devoir des travaux de dépendance (share-cropping) dans les plantations. Si l’esclavage a disparu, la dépendance est toujours présente, sous la forme de travail forcé. Encore, en 1942, il faudra publier un Slavery Kidnapping Act pour condamner un propriétaire texan qui avait voulu réduire en esclavage un Noir.

Page duBois, p. 50 (Ancient Ideology) émet l’hypothèse d’un rapprochement heuristique dans l’étude de formes de dépendances. Ainsi, bien des formes modernes de l’exploitation qui apparaît comme une variable flexible de la globalisation économique existaient sous des formes différentes dans les sociétés antiques. La Politique (1252b, 1253b 20, 30) d’Aristote a été le texte de référence pour justifier l’esclavage à travers les âges, de l’Antiquité à la Renaissance et à la période coloniale. Il y a une science, une epistémè de l’esclavage, de l’acquisition des esclaves qu’Aristote pense comme une sorte de nouvelle branche de la connaissance (1255b35).

L’approche moraliste de la philosophie des Anciens peut induire une erreur d’interprétation de leur philosophie politique et sociale. Ces approches incidentes conduisent également à biaiser la pensée réelle des acteurs politiques et économiques d’une société donnée. En dissociant pensée et action, la civilisation occidentale se serait dotée d’une autonomie de pratique moralement incontestable. Ainsi, on peut aller à l’église et réduire son prochain en esclavage soit au nom de la nature soit au nom du droit.

Ainsi, le thème de la Lettre de Paul à Philémon, à propos de son esclave fugitif Onésimos, sera repris par les esclavagistes, notamment à propos de la Fugitive Slave Law qui demandait que l’on renvoie un esclave fugitif, comme Paul avait renvoyé Onésimos à Philémon (1, 13-14), réfugié dans les Etats du Nord des Etats-Unis vers les Etats du Sud. Cette utilisation des écrits testamentaires est une constante des puissances coloniales pour justifier leur domination en Amérique. Dans les colonies espagnoles, où les encomiendas sont régies par la Loi de Burgos de 1513, on utilise ainsi les écrits néo-testamentaires comme Matthieu 22, 1-14, pour justifier l’esclavage des vaincus.

Nourris des écrits testamentaires, les défenseurs de l’esclavage produisent de nombreux argumentaires en défense de l’asservissement des Noirs. John C. Calhoun fut un des acteurs essentiels de ce mouvement au Sénat en 1837. Thornton Stringfellow rédige, quant à lui, un véritable argumentaire dans The Bible Argument: Or, Slavery in the Light of Divine Revelation publié à Richmond (Virginie) en 1856, ouvrage dans lequel il fait remonter l’institution esclavagiste à Noé. William Ruffin, dans The Political Economy of Slavery (Washington, 1853), s’appuie également sur des exemples bibliques pour justifier l’esclavage. En 1858, James Henry Hammond, lors du discours d’admission du Kansas dans l’Union, justifie l’esclavage - lex naturae est. Pour Thomas Dew qui publie une revue qui défend la coexistence des grands progrès politiques ou techniques avec l’esclavage, ce dernier est dans l’ordre des choses. Ce sera également la position de George Fitzhugh dans Sociology for the South, or the Failure of Free Society qu’il publie à Richmond en 1854. Pour lui comme pour Dew, le Nord, capitaliste et utilitariste, n’a pas su produire l’élévation de l’esprit des maîtres, à la différence du Sud qui la favorise à l’instar de ce qui s’est produit en Grèce et à Rome.

Ce rapport ambigu à l’esclavage et au passé esclavagiste de moments et de lieux de la civilisation occidentale trouve sa sublimation dans le rapport mortifère et voyeur du tourisme de l’esclavage. Les lieux de mémoire sont ainsi investis par le tourisme. Dans son chapitre sur le plus récent héritage de la question de l’esclavage, Page duBois discute un des héritages les plus étranges du passé esclavagiste du Sud des Etats-Unis qui repose sur le développement du plantation tourism, du dark tourism ou encore du thanatourism sur le modèle de ce que l’on peut observer dans les Caraïbes ou au Ghana. Ce sont de véritables disneyland du passé de l’esclavage avec reconstitution de plantations du Sud des Etats-Unis (aux Barbades par exemple) ou du commerce des esclaves (Côte de l’or au Ghana).

De la même manière, le cinéma (Spartacus, Gladiator), production occidentale et hollywoodienne, est un moyen pour les peuples blancs et anciennement esclavagistes de sublimer avec ambiguïté leur passé et s’offrir parfois un positionnement tout aussi ambigu en favorisant tantôt un complexe, tantôt une nostalgie de la puissance des anciens maîtres. L’histoire du peuple américain est perçue comme celle d’une nation qui s’extirpe de la dépendance, alors qu’elle s’est aussi construite sur l’extermination des Indiens et l’esclavage des Noirs.

La figure du héros emblématique libérant le peuple asservi traverse le Spartacus de Stanley Kubrick et le Gladiator de Ridley Scott. Si Spartacus est le héros de la cause de tous les démunis y compris les Noirs et meurt en parabole du Christ sur la croix des esclaves, le Gladiator de Ridley Scott se place à un autre niveau. Maximus est un héros de l’individualisme dans un Empire accepté et pour lequel il combat en tant que général de Marc Aurèle, délaissant ses propriétés terriennes ibériques tel Cincinnatus ou George Washington pour défendre l’idéal commun : une res publica ou les ordres sociaux, le Sénat, le peuple et l’empereur feraient osmose pour le profit de tous et de la civilisation romaine.

Pour Page duBois, les contresens, les anachronismes et les confusions avec le fonctionnement politique des Etats-Unis modernes plaideraient pour une vision nostalgique, reaganienne de la République américaine où le héros serait construit sur le modèle de John Wayne ou de Rambo. L’esclavage est une donnée du réel de la société romaine. Il n’est pas contesté. Par contre, ce qui est contesté c’est que Maximus soit réduit en esclavage et à la gladiature. Toutefois, il finira par sublimer sa condition pour diriger ses troupes de gladiateurs comme une légion pour rétablir la République. La structuration sociale de Gladiator ne revendique aucune égalité, aucune abolition de l’esclavage qui est une donnée factuelle de la société romaine avec laquelle il faut compter pour construire une narration historicisante.

L’ouvrage de Page duBois nous replace dans un débat américain sur l’esclavage qui s’est imposé comme racial. En effet, les Noirs sont devenus les esclaves par nature dans une interprétation aristotélicienne de la différenciation entre nations de maîtres et esclaves. Au final, l’approche est plus celle d’une juxtaposition des pensées de l’esclavage que d’un véritable comparatisme qui serait d’ailleurs autrement plus complexe à construire si on ne s’intéresse pas aussi à la formation pratique et culturelle des maîtres.

Comment on this review in the BMCR blog
Read Latest
Index for 2010
Change Greek Display
Archives
Books Available for Review
BMCR Home
Bryn Mawr Classical Commentaries

BMCR, Bryn Mawr College, 101 N. Merion Ave., Bryn Mawr, PA 19010
HTML generated at 08:08:22, Friday, 03 December 2010