Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2010.12.09

Edward M. Harris, Delfim F. Leão, P. J. Rhodes (ed.), Law and Drama in Ancient Greece.   London:  Duckworth, 2010.  Pp. vii, 200.  ISBN 9780715638927.  £45.00.  



Reviewed by Noémie Villacèque, Université Toulouse 2 (noemie-villaceque@orange.fr)

[Authors and titles are listed at the end of the review.]

C’est principalement à travers l’histoire des idées, et à l’aide du concept de l’influence, qu’est abordée la relation complexe qui relie le théâtre à la démocratie athénienne ; la publication, en 1990, de l’important ouvrage collectif Nothing to Do with Dionysos ? Athenian Drama in Its Social Context1 marque à cet égard un tournant décisif. On s’attache désormais à mettre en lumière la place du théâtre dans la cité et, parallèlement, l’influence de la démocratie sur le théâtre du Ve siècle.

C’est dans cette perspective que s’inscrit le volume édité par Edward M. Harris, Delfim F. Leão et Peter J. Rhodes, Law and Drama in Ancient Greece ; en effet, les auteurs se sont donné pour projet de montrer non seulement comment les pratiques judiciaires permettent de comprendre le théâtre, mais aussi comment le théâtre permet de connaître la justice athénienne. Ainsi, dans l’introduction du volume, Edward M. Harris rappelle quelques-unes des caractéristiques du système judiciaire de l’Athènes du Ve siècle et montre, à travers un certain nombre d’exemples, à quel point la justice est présente dans les pièces qui nous sont parvenues, tragédies comme comédies. Νotes et bibliographie suivent immédiatement chacune des dix contributions et l’ensemble de l’ouvrage se clôt sur un utile index locorum.

La première contribution, celle de Alan H. Sommerstein, « Orestes’ Trial and Athenian Homicide Procedure », est consacrée aux Euménides d’Eschyle. L’auteur y montre que, contrairement à l’idée reçue selon laquelle il s’agit d’une simple dramatisation du mythe fondateur de l’Aréopage, dans la première moitié de la pièce, le tribunal devant lequel doit comparaître le meurtrier de Clytemnestre n’est pas clairement identifiable ; en effet, à l’époque de la représentation, les spectateurs devaient plutôt penser au Delphinion. En outre, si, à partir des vers 685-706, l’Aréopage est explicitement nommé, la procédure judiciaire mise en œuvre pour Oreste diffère, sur un certain nombre de points de la procédure habituelle des procès qui se tenaient tant devant l’Aréopage que devant le Delphinion ; c’est plutôt un procès ordinaire devant un tribunal de l’Héliée que cette procédure évoque. Le tribunal populaire imaginé par Eschyle entraîne ainsi l’adhésion des spectateurs, qui étaient tous susceptibles d’avoir été ou de devenir un jour héliastes.

Ce sont encore les Euménides et l’Aréopage qui sont au cœur du travail de Delfim F. Leão, qui replace la tragédie dans son contexte socio-politique, celui de la réforme d’Éphialte et de l’assassinat de ce dernier. Elle s’intéresse d’abord à l’épopée et aux témoignages sur les lois de Dracon pour étudier la façon dont la société archaïque répondait à l’homicide ; ensuite sont détaillés les différents tribunaux de l’Athènes classique chargés de juger différents types d’homicide. Enfin, l’auteur revient sur le procès d’Oreste et les étapes successives de sa dramatisation par Eschyle. Si la tragédie ne se clôt pas sur l’acquittement d’Oreste, c’est qu’il importe de convaincre les Érinyes pour les intégrer à la cité.

En 408, soit un demi-siècle après Eschyle, Euripide s’est lui aussi intéressé au procès du héros matricide. F.S. Naiden analyse l’Oreste à la lumière des récits de procès qui se sont tenus à cette époque devant l’ekklèsia – celui des stratèges vainqueurs aux Arginuses, principalement, mais aussi celui de Miltiade ou des Hermocopides. L’auteur dégage un certain nombre de caractéristiques communes à ces procès politiques et montre qu’on les retrouve dans la tragédie d’Euripide. Le poète critiquerait une procédure expéditive, mascarade de justice, d’ailleurs appelée à être réformée dans les décennies suivantes.

Maria de Fátima Silva, quant à elle, examine les arguments avancés dans l’Oreste, pour montrer que le procès est entièrement délesté du caractère divin que lui accordait Eschyle et qu’il est solidement ancré dans la réalité juridique et politique de la fin de la Guerre du Péloponnèse. Elle montre comment les liens familiaux et amicaux invoqués permettent de masquer des intérêts politiques. En fin de compte, dans l’Oreste, la justice, au lieu de résoudre les conflits, devient elle-même source de violence.

Dans la cinquième contribution, Roger Brock s’intéresse à la façon dont le corps civique est conçu dans la tragédie. Tandis que le terme astoi désigne les membres de la communauté civique, ceux qui ont le statut de citoyens, le terme politai, lui, est moins explicitement associé au statut civique et désigne plutôt la communauté en action, publique et officielle. Quant à laos, plèthos ou encore polis, moins fortement liés à la cité athénienne que dèmos – dont les occurrences sont rares –, ils permettent à la tragédie de s’exporter. Roger Brock montre que ce corps civique est très fermé ; dans l’univers tragique, les étrangers ne sont accueillis que temporairement sur le territoire de la cité, ils ont tous vocation à en repartir. Le statut de métèque représente l’extrême limite de l’intégration.

Maria do Céu Fialho s’intéresse aux pratiques sociales symétriques de la paidotrophia et de la gérotrophia, dont les Anciens croyaient voir le modèle dans le règne animal. L’étude de la réciprocité des rapports entre générations dans la tragédie est intéressante, car les relations familiales y sont tendues, distordues à l’extrême, parfois jusqu’à la rupture violente ; les malheurs d’Œdipe, les rapports qu’entretiennent entre eux les Atrides, ou encore le sacrifice d’Alceste constituent autant de terrains d’investigation particulièrement probants.

Dans sa contribution, Edward M. Harris revient sur la culpabilité d’Œdipe et interroge la thèse désormais classique de E. R. Dodds et J.-P. Vernant, selon laquelle Œdipe, s’il est impur au regard de la religion, est moralement innocent aux yeux des tribunaux, parce que ceux-ci tiennent compte de l’intention du meurtrier ; ainsi, la tragédie serait le lieu de la contradiction entre la justice divine et la justice des hommes. Or Edward M. Harris explique, en s’appuyant de façon très précise sur le corpus des orateurs, qu’il n’y avait pas de différence, dans l’esprit des Athéniens, entre lois divines et lois humaines ; les lois de la cité comme l’aménagement même des tribunaux jugeant les homicides – à ciel ouvert – reflètent la crainte que la souillure du meurtrier ne contamine le reste de la communauté. À chaque type d’homicide correspond un degré de pollution et une réponse de la justice ; on les retrouve dans la tragédie. En effet, l’étude de l’Œdipe Roi et de l’Œdipe à Colone permet de montrer que, dans la première tragédie, le héros, coupable d’homicide volontaire, met en péril, par son impureté, l’ensemble de la communauté thébaine ; dans ce cas, le pardon ne suffit pas à laver la souillure et l’exil est nécessaire ; dans la seconde, il s’avère que le héros a tué son père en situation de légitime défense et se trouve donc finalement dans un état de pureté rituelle qui lui permet de devenir le protecteur d’Athènes.

Méticuleux commentateur des Guêpes d’Aristophane,2 Douglas M. MacDowell s’intéresse ici au traitement comique du système législatif et judiciaire d’Athènes à travers l’exemple des Nuées, en envisageant la comédie comme une source pour connaître la loi et la loi comme un outil indispensable pour comprendre le comique. Citons ici seulement deux de ses neuf remarques : celle concernant l’âge de Phidippidès, le jeune fils de Strepsiade, qui ne peut pas avoir plus de dix-huit ans, puisque son père est toujours redevable des dettes que le fils a contractées ; et celle concernant les plaintes qui, du temps d’Aristophane, n’étaient pas déposées sous forme écrite mais dictées par le plaignant à un huissier. Dans sa conclusion, Douglas M. MacDowell récuse la lecture agnostique de la comédie, en rappelant que les citoyens athéniens étaient par définition de bons connaisseurs du droit, et qu’ils ne seraient pas amusés si les points de procédure étaient totalement fantaisistes.

Peter J. Rhodes, lui, revient sur la fin des Cavaliers d’Aristophane, pour expliquer les multiples allusions aux institutions de l’Athènes contemporaine, et notamment à l’Assemblée.

La dernière contribution, enfin, nous emmène loin de l’Athènes classique : Christopher Carey analyse finement le deuxième mime d’Hérondas, véhémente plaidoirie d’un proxénète, devant un tribunal de Cos, contre l’un de ses clients qui non seulement a semé le désordre dans son lupanar, mais aussi et surtout a violé l’une de ses prostituées – sur ce point, le plaideur se fait fort de fournir aux jurés des preuves concrètes, aussi révoltantes qu’émoustillantes. Christopher Carey montre comment le poète brasse des thèmes appartenant à la Comédie Ancienne comme à la Comédie Nouvelle, ainsi que nombre de topoi largement utilisés par les orateurs attiques, dont les textes devaient circuler à travers le monde hellénistique. La parodie mise en œuvre par Hérondas permet de conclure que son public, au IIIe siècle avant J.-C., avait une bonne connaissance du système judiciaire athénien classique.

Ainsi le volume, qui intéressera sans nul doute un large public, répond à l’ambition des éditeurs : chaque contribution montre bien, de façon stimulante le plus souvent, comment théâtre et système judiciaire, pour peu qu’on les analyse de près, s’éclairent réciproquement – même s’il ne s’agit pas d’une démarche aussi originale que l’auraient voulu les éditeurs : que l’on considère seulement l’abondante bibliographie à propos des Guêpes d’Aristophane, ou des Euménides d’Eschyle. C’est précisément ce va-et-vient entre le théâtre de Dionysos et les tribunaux qui permet de relever le parallèle entre les deux institutions démocratiques. Les Athéniens eux-mêmes étaient conscients de cette analogie : le topos de la scène judiciaire n’est pas seulement présent dans les figures de style du répertoire comique ou de la rhétorique anti-démocratique : on le retrouve dans les tribunaux mêmes. Les orateurs jouaient de la théâtralité des procès. Quant aux poètes, non contents de parodier le système judiciaire athénien, ils n’hésitaient pas, comme le suggèrent Alan H. Sommerstein et Douglas M. MacDowell dans ce volume, à rappeler aux spectateurs qu’ils étaient aussi des citoyens, habitués à siéger à l’Assemblée et dans les tribunaux.

Table of contents

Edward M. Harris, « Introduction »

1. Alan H. Sommerstein, « Orestes’ Trial and Athenian Homicide Procedure »

2. Delfim F. Leão, « The Legal Horizon of the Orestia : The Crime of Homicide and the Founding of the Areopagus »

3. F.S. Naiden, « The Legal (and Other) Trials of Orestes »

4. Maria de Fátima Silva, « Euripides’ Orestes : The Chronicle of a Trial »

5. Roger Brock, « Citizens and Non-Citizens in Athenian Tragedy »

6. Maria do Céu Fialho, « Paidotrophia and Gêrotrophia : Reciprocity and Disruption in Attic Tragedy »

7. Edward M. Harris, « Is Oedipus Guilty? Sophocles and Athenian Homicide Law »

8. Douglas M. MacDowell, « Aristophanes and Athenian Law »

9. P.J. Rhodes, « The ‘Assembly’ at the End of Aristophanes’ Knights »

10. Chris Carey, « Pimps in Court »


Notes:


1.   J. Winkler et Fr. Zeitlin (éds), Nothing to Do with Dionysos ? Athenian Drama in Its Social Context, Princeton, Princeton University Press, 1990.
2.   D. M. MacDowell, Aristophanes, Wasps, Oxford University Press, Oxford, 1971.

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