Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2010.11.24

Hélène Vial, La métamorphose dans les Métamorphoses d'Ovide: étude sur l'art de la variation. Études anciennes.   Paris:  Les belles lettres, 2010.  Pp. 527.  ISBN 9782251328799.  €45.00 (pb).  



Reviewed by Cristina Noacco, Université de Toulouse-Le Mirail (cnoacco@yahoo.fr)

L’ouvrage d’Hélène Vial porte sur le véritable sujet du recueil mythologique d’Ovide : le récit de la métamorphose dans ses innombrables variations. Ce motif a été souvent négligé par les spécialistes qui y ont consacré des études fragmentaires ou ont préféré reconnaître, en tant que « vrai » sujet des Métamorphoses, des thèmes comme l’amour, la philosophie, la politique ou bien, plus récemment, la poésie.

Le projet annoncé amène l’auteur à considérer la poétique de la métamorphose d’Ovide en tant que principe d’unité de son œuvre et à y déceler les instruments qui ont permis au poète de décliner le même motif en des milliers de vers sans jamais en réduire le charme et la surprise. Cette étude vise donc à illustrer la tension fructueuse qui s’établit dans le texte ovidien entre un élément invariable (le motif de la métamorphose) et ses infinies variations (le poème en métamorphose), entre l’apparente, fluide uniformité du carmen perpetuum et le dynamisme qui caractérise chacun de ses « nœuds » narratifs. Vial n’a pas pour but d’élaborer un discours théorique général sur l’art de la variation mais plutôt celui d’observer la métamorphose à l’œuvre dans le poème, afin d’en définir les formes et de saisir la signification que la variation revêt pour Ovide. Dès l’introduction, elle annonce son choix d’analyser la uariatio dans le seul recueil des Métamorphoses et non dans sa relation avec ses sources grecques et romaines ou avec les autres œuvres du poète, car le sujet annoncé correspond à une spécificité du recueil mythologique d’Ovide.

L’étude se compose de trois parties, suivies, en annexe, par la liste des quatre vingt et un récits de Métamorphoses analysés, retenus parmi plus de deux cents textes ovidiens concernant une transformation. Vial justifie ce choix par l’intention d’étudier le « poème de la métamorphose » que forment ces textes, répondant à une même définition du motif étudié, à savoir une « transformation explicitement et directement présente dans le texte, par opposition aux mutations suggérées, implicites ou virtuelles ; […] un processus qui […] conduit une forma à devenir nouum corpus, c’est-à-dire à changer totalement ou partiellement de règne, d’espèce ou de sexe tout en continuant d’appartenir au même être » (p. 57). Cependant, cette restriction du champ d’investigation ne convient guère à la conception de la métamorphose en tant que principe d’unité du poème. Par ailleurs, la métamorphose suggérée, implicite ou virtuelle occupe un bon nombre de pages dans l’analyse d’Vial qui, dans la première partie de son ouvrage, s’attache à présenter « les frontières de la métamorphose ». L’étude comporte ensuite une riche bibliographie, intégrant les références d’ouvrages critiques parus jusqu’en 2009, ainsi que d’utiles index des personnages mythologiques et des auteurs cités.

Dans un premier volet de son analyse, l’auteur explore le motif de la métamorphose dans le corpus établi, afin d’illustrer les diverses formes qu’il imprime à la poétique ovidienne. Tout d’abord, le poète surprend son public lorsqu’il remplace la métamorphose par des substituts (à travers le transfert de la métamorphose sur un autre personnage, la métaphore, la catamorphose, la métamorphose imaginaire…) ou la cache aux yeux des lecteurs, au moment où ces derniers l’attendraient : l’absence de métamorphose est paradoxalement sa première forme. Vial présente ensuite les formes extrêmes de la métamorphose : universelle, elle concerne l’histoire de l’univers et de l’humanité ; fragmentaire, elle y fait allusion sans la raconter, montrant par là les pouvoirs narratifs de la breuitas et de l’ellipse. Les fonctions de cette métamorphose allusive sont nombreuses : à des effets esthétiques s’ajoute une illustration de la toute-puissance du poète, ainsi qu’une condensation de la charge dramatique de la mutata forma. Enfin et surtout, la métamorphose présente des contours indéfinis, en raison d’une difficile démarcation entre le variable et l’invariable dans et entre les textes ovidiens. La fable de Pélops pourrait représenter une sorte de mise en abyme de cet aspect, car elle résulte à la fois d’une écriture du fragment, d’une décomposition du texte et de l’assemblage de plusieurs éclats de texte. Cette analyse des formes et des « frontières de la métamorphose » est argumentée à l’appui de nombreux exemples et d’une réflexion parallèle très développée dans les notes de bas de page, où Vial prouve sa maîtrise de la critique ovidienne et n’hésite pas, lorsqu’elle le juge utile, à prendre les distances par rapport aux spécialistes qui l’ont précédée (v., pour l’exemple, p. 29, n. 2 ; p. 37, n. 3, p. 39, n. 2 etc.). Le système américain des citations adopté en note, relevant sans doute d’un choix éditorial des Belles Lettres, est cependant peu pratique. L’auteur ne mentionne par ailleurs pas l’année de la première édition d’une œuvre mais l’année de l’édition consultée, ce qui peut induire en erreur.

Le deuxième volet de l’ouvrage vise à présenter une « cartographie imaginaire » de la métamorphose ovidienne, dans une structure d’inspiration bachelardienne fondée sur les quatre éléments, auxquels l’auteur ajoute l’humanité, point de départ ou d’arrivée de chaque transformation, ainsi que les apothéoses. Ce critère, l’un des nombreux possibles (on aurait pu par exemple fonder l’étude sur les modalités de description de la merveille ou sur les différentes causes de la transformation), adopte une démarche poétique, car il met en lumière toutes les « possibilités de l’imagination matérielle » (p. 99) à l’œuvre dans les Métamorphoses. Il permet ainsi de rassembler et d’analyser les textes selon la nature de l’élément initial et de l’élément final de la transformation : homme, eau, terre (qui regroupe des transformations en pierres, végétaux et animaux), air (animalité aérienne et élément aérien) et apothéoses (astres et divinités).

Dans le chapitre consacré aux récits des « naissances humaines », Vial s’attache à mettre en évidence les variantes dans des histoires très semblables, comme par exemple le mythe des pierres lancées par Deucalion et Pyrrha, et celui des dents de dragon semées par Cadmus et Jason, qui donnent également naissance à des hommes (l’art de la uariatio s’illustre alors dans les métaphores utilisées pour décrire l’apparition du genre humain) et permettent à Ovide d’établir une équivalence entre la naissance de l’homme et la naissance de l’écriture : toutes deux sont l’effet « du geste miraculeux consistant à semer, dans ce sillon qu’est littéralement le uersus, des alliances de mots qui s’organisent en numeri et s’épanouissent en textes » (p. 113). En passant aux récits qui font une place centrale à l’eau, Vial reconnaît avant tout qu’elle est « le symbole de la métamorphose universelle » dans la vision cosmogonique d’Ovide et que le langage devient carmen, c’est-à-dire source d’enchantement, « par sa profonde affinité avec l’élément liquide ». Vial prouve que la métamorphose physique des personnages ovidiens se répercute sur l’écriture poétique : par exemple, le mythe de Salmacis et Hermaphrodite, décrivant la fusion des deux personnages en un seul être indistinct, offre un exemple de « poème fluidifié », tandis que Cyané devient « l’emblème de toutes les fluidifications », car la dissolution en larmes du personnage est rendue par une recherche des effets sonores évoquant l’écoulement de l’eau et le mythe d’Aréthuse permet d’illustrer « les méandres narratifs du désir ». La terre, elle, sert de cadre au plus grand nombre des transformations mythologiques et poétiques. Et si la pétrification représente la « métamorphose par excellence, puisque se pétrifier, c’est […] se figer » (p. 182), les métamorphoses en arbres, en plantes ou en fleurs font preuve d’un dynamisme vertical et d’un épanouissement narratif et poétique : en témoignent, entre autres, les fables de Daphné, Myrrha et Philémon et Baucis. Pour ce qui est en revanche des transformations animales, elles jettent un pont entre l’homme et les espèces inférieures dans des récits qui deviennent le théâtre d’une variabilité absolue, où l’animalité peut s’ajouter à l’humanité sans l’abolir (Midas et Scylla), ou bien elle peut la supplanter complètement (Lycaon, Callisto, Ocyrhoé, Actéon, Cadmus…). Font en revanche partie de l’« imagination aérienne » des récits où les personnages, malgré leur ancrage terrien, appartiennent ou désirent retourner à l’élément aérien. Il s’agit alors, pour Vial, de présenter des mouvements qui correspondent à des rêves d’évasion, des « voyages imaginaires » (p. 267). Parmi les figures ailées qui peuplent les Métamorphoses, un cas de uariatio mérite à ce propos d’être signalé : c’est la transformation en cygne de trois personnages, qui portent tous le nom de Cygnus (II, v. 373-380 ; VII, v. 373-380 et XII, v. 64-145 : cette identité de sujet, signalée dans l’introduction, p. 23, aurait gagné à être développée dans le paragraphe consacré au premier des trois personnages, p. 271-273). Dans un quatrième et dernier chapitre consacré aux apothéoses, Vial analyse neuf textes qui élèvent et célèbrent leurs protagonistes en faisant intervenir les cinq éléments de la métamorphose ovidienne déjà présentés : l’humanité (les vaisseaux d’Enée), l’eau (Glaucus et Énée), la terre (Hippolyte), l’air (Romulus) et le feu (Ariane, Hercule, Hersilie et César).

On apprécie les citations toujours précises – dont la traduction est donnée en note  des textes évoqués des Métamorphoses, ainsi que les commentaires précis et détaillés qui les accompagnent. Cependant, afin de mettre davantage en évidence les ressemblances et les variantes dans l’écriture de la métamorphose, il aurait peut-être été souhaitable de regrouper davantage les récits dans la présentation de leur analyse, plutôt que de les étudier séparément dans des paragraphes qui les isolent quelque peu.

Dans le troisième et dernier volet de son étude, Vial s’interroge sur trois questions qui se trouvent au cœur de sa problématique : la relation que le motif de la métamorphose entretient avec la variation, la fonction et le sens du motif dans le poème et ce que la métamorphose apprend au lecteur sur la conception ovidienne de la création poétique. Dans un premier chapitre de cette partie, elle enquête sur les « lieux et formes poétiques de la variation », c’est-à-dire sur la place de la métamorphose dans la narration, la structure du poème et la temporalité dans les récits de métamorphose. Cela révèle une « dynamique de la transformation » qui conditionne la conception du temps et de l’espace, ainsi que le lien entre l’objet du récit et la forme poétique, qui en est le miroir. Dans un deuxième chapitre, l’auteur reconnaît que l’« art de la variation » permet à Ovide de « dire l’indicible ». Les jeux du langage poétique en perpétuelle mutation ont un pouvoir moins étiologique qu’ontologique car, à travers les noms de nombreux personnages, qui recèlent leur métamorphose à venir, Ovide se propose de tracer « une histoire imaginaire de la naissance du langage » (p. 375). De plus, la relation entre le langage et les éléments du monde se nourrit aussi, pour le poète latin, d’un très dense réseau d’analogies. Dès lors, les variations in(dé)finies de l’invariable motif de la métamorphose témoignent, chez Ovide, du pouvoir du langage poétique qui, se transformant sans cesse comme les personnages qu’il anime, permet de plonger aux origines de l’être et de donner à voir l’enchantement de son incessant et fluide devenir. Le motif de la métamorphose représente en ce sens le principe d’écriture par excellence des Métamorphoses et son reflet poétique, la uariatio, permet à Ovide de le mettre en scène ad libitum.

Malgré l’absence de conclusions au terme des différentes parties de l’ouvrage, l’étude de Vial représente une réflexion très satisfaisante sur l’art de la variation dans l’écriture de la métamorphose d’Ovide. Une frustration due à la confection du livre (un autre choix des Belles Lettres) vient côtoyer chez le lecteur son intérêt pour le contenu du livre : au fil de sa lecture, il découvre la fragilité d’une reliure souple, le livre étant broché et non relié. Pourrait-on proposer aux éditeurs de veiller à améliorer la présentation matérielle de leur collection « Études anciennes » ?

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