Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2010.10.40

Michel Fattal, Saint Paul face aux philosophes épicuriens et stoïcïens. Ouverture philosophique.   Paris:  L'Harmattan, 2010.  Pp. 120.  ISBN 9782296123847.  €12.50 (pb).  



Reviewed by Jean-Noël Aletti, Pontifical Biblical Institute, Rome (aletti@biblico.it)

Le projet de M. Fattal a été de mettre en évidence les continuités et les ruptures unissant et séparant la rationalité chrétienne et celle des philosophes grecs, stoïciens/épicuriens, et, par là, de repérer les stratégies d’appropriation et de transformation de l’héritage antique par la première génération chrétienne, en particulier par Paul de Tarse et Luc, l’auteur du livre des Actes des Apôtres.

L’échantillon choisi est le discours de Paul à Athènes, en Actes 17,22-31, discours censé s’adresser aux épicuriens et stoïciens d’alors (Actes 17,18). Fattal réussit effectivement à montrer que le Paul d’Ac 17 n’hésite pas à utiliser les ressources de la rhétorique grecque et à recourir à des formules issues de l’univers culturel et religieux de ceux qui l’écoutent pour présenter l’Évangile, non pas en opposition à la religion païenne, mais comme l’achèvement et l’accomplissement de celle-ci (cf. p.22-23). En d’autres termes, la rhétorique et la sémantique sont celles des auditeurs auxquels Paul s’adresse.

Fattal montre que le passage analysé obéit aux lois de composition des discours du temps, avec une captatio benevolentiae, aux v.22-23, et une argumentation qui s’apparente à un enkômion ayant Dieu pour objet. Pour la progression de cette argumentation, Fattal aurait été bien inspiré de s’appuyer sur un article récent de Fr. Lestang, qui confirme avec grande acribie la facture grecque de la rhétorique à l’œuvre.1 Suivant pas à pas le texte d’Actes 17,22-31, il essaie de délimiter les parts juive et grecque de la formation de Paul en déterminant les allusions et les reprises respectives des traditions biblique (et/ou juive) et grecque (pour l’épicurisme et le stoïcisme), mais aussi, en mettant en valeur la différence chrétienne. Le lecteur pouvant consulter la table des matières de l’ouvrage qui se trouve en Google Books, avec les 34 premières pages du volume, il est inutile de la reproduire ici. Cette table indique les principaux points de contact traités par les philosophes et Actes 17 : la dénonciation de l’idolâtrie (deisidaimonia) ; Dieu, sa providence, sa présence au créé, son logos et son esprit ; la vie ; la mort ; la liberté, le temps et l’histoire, le genre humain et son unité, le cosmos ; enfin, la résurrection. Sur chacun de ces points l’auteur présente clairement les idées des épicuriens et (surtout) des stoïciens, puis celles de Paul, en leurs similarités, mais aussi en leurs différences, fondamentales à bien des égards. En réalité, le discours de Paul d’Actes 17 ne permet pas de percevoir les différences existant entre Paul et les philosophes grecs. En effet, ce discours insiste plus sur les ressemblances que les différences. Si Paul passe sous silence ces dernières (sur l’esprit, sur la création, etc.), c’est parce que son approche se veut résolument consensuelle (p.63). Voilà pourquoi, pour rappeler les points de divergence, Fattal recourt à de longues notes où il décrit la position des livres du Nouveau Testament (les lettres de Paul, l’évangile de Jean, à propos du logos) et de quelques Pères de l’Église. Il signale ainsi que l’idée d’un Dieu amour est étrangère à la religion populaire grecque et à la conception épicurienne du divin, que le dieu des épicuriens est parfait, parce qu’impassible, ne pouvant être affecté par les débordements auxquels sont sujets les humains à cause des dérèglements causés par leurs sentiments ; il rappelle également que, pour les philosophes grecs, l’idée d’un dieu-homme est aberrante, tout comme celle de résurrection, liée à celle d’une histoire linéaire et non cyclique (où alternent indéfiniment les périodes de déclin et de rénovation).

L’essai de Fattal peut être lu même par des non spécialistes de la philosophie grecque ancienne et des origines chrétiennes. C’est d’ailleurs à ce public qu’il s’adresse en premier lieu. De façon simple mais néanmoins complète, il décrit avec justesse les idées des philosophes et celles du christianisme naissant. Son titre est néanmoins trompeur. Comme l’échantillon est le discours d’Actes 17, il aurait plutôt fallu dire qu’il s’agit du Paul de Luc et des idées de Luc lui-même, l’auteur des Actes. On peut aussi critiquer la traduction du comparatif deisidaimonesteroi du v.22 par «trop religieux». De soi cette traduction est possible, mais le contexte ne la recommande pas, qui est une captatio benevolentiae, où le «trop» aurait une connotation négative et contraire. Il vaut mieux suivre les commentateurs qui préfèrent rendre par un superlatif, «très religieux», ce qu’autorise la grammaire et recommande le contexte.

Cela dit, si cet ouvrage n’est pas le premier à montrer les ressemblances et différences existant entre le discours de Paul à Athènes et les idées des épicuriens/stoïciens, il apporte une confirmation supplémentaire aux spécialistes pour qui l’auteur des Actes a eu une éducation assez encyclopédique. Ces derniers temps, en effet, la question du degré de culture et des qualités littéraires de l’auteur du IIIe évangile et du livre des Actes a été longuement discutée. Les opinions ne sont pas uniformes; pour les uns, Luc a lu les classiques grecs et a manifestement appris les techniques et les subtilités de l’écriture narrative, alors que pour d’autres son niveau reste (très) moyen. Sans doute n’est-il pas mauvais de présenter brièvement les positions respectives, principalement anglophones, avant de prendre parti. Les critères utilisés par les uns et les autres sont de divers types: la langue (vocabulaire, morphologie, syntaxe), l’intertextualité (citations et allusions aux auteurs classiques anciens), les techniques (la capacité d’utiliser et de dominer les genres par lesquels on déterminait alors la notoriété des auteurs). Tous les spécialistes connaissent ces critères; c’est donc moins leur méconnaissance que la manière de les classer qui fait pencher le jugement des uns et des autres. Ceux qui voient en Luc un bon historien et un bon biographe ne s’appuient pas d’abord sur la langue. Ils admettent en effet avec l’ensemble de leurs collègues qu’on ne trouve pas en Luc/Actes les longues périodes de certains écrivains d’alors (surtout asiates), et pas davantage un atticisme prononcé – autrement dit une imitation de la syntaxe et du style de l’un ou l’autre auteur classique. Le vocabulaire, la syntaxe et le style du diptyque lucanien ne sont pas des plus recherchés. Mais comme en un certain nombre de passages, Luc cite explicitement des auteurs grecs ou y fait allusion, on en a déduit qu’il devait avoir une culture assez ample et devait pour cela avoir fait au moins les progymnasmata. Les passages les plus souvent sollicités pour confirmer cette impression sont Actes 5,39, où l’adjectif grec theomachoi2 utilisé par Gamaliel pourrait venir des Bacchantes d’Euripide,3 Actes 17,28, avec la citation d’Aratos,4 Actes 17,31 avec une probable allusion aux Euménides d’Eschyle,5 Actes 20,35, où certains voient également une réminiscence de Thucydide,6 enfin Actes 26,14,7 qui reprend un proverbe grec, mais que certains voient également emprunté aux Bacchantes.8 Les dernières études en date invitent à la prudence.9 Car, la majorité des versets des Actes à peine mentionnés semblent renvoyer plus à des phrases devenues proverbiales avec le temps qu’à tel ou tel passage précis. Certes, un auteur comme Euripide était très connu au premier siècle de notre ère, et certains énoncés de Paul, tels ceux de Rm 7,14-2010 montrent aussi l’influence qu’il put avoir. Mais, ce n’est pas d’abord par l’intertextualité ou par les allusions/citations des auteurs grecs classiques qu’on peut déterminer le niveau culturel de Luc. Cela dit, on peut être impressionné, comme S. Mason l’a été lui-même, par certains énoncés de Lc/Ac, incompréhensibles si l’on n’admet pas que Luc a probablement connu et lu Flavius Josèphe.11 La prudence ne doit donc pas être à sens unique. Voilà pourquoi il semble plus indiqué de se prononcer sur la culture de Luc en partant de sa capacité à narrer ou discourir. Selon certains, une comparaison avec les biographes ou historiens classiques montrerait que Luc n’est pas un grand narrateur et il leur semble peu probable qu’il soit arrivé au plus haut niveau d’études.12 Cette opinion n’est pas dirimante. Il faut en effet prendre en compte la double capacité d’imitation de Luc: bien des études ont souligné son style anthologique dans le récit évangélique, où il reprend discrètement mais massivement des passages entiers de la bible grecque, et dans les Actes des Apôtres, où la teneur des discours adressés aux païens est typiquement grecque, par la composition et les topoi utilisés. Il a été également montré que Luc est capable d’ekphrasis, c’est-à-dire de description détaillée, technique et vivante, dans le récit du naufrage d’Actes 27–28.13 Allons plus loin. Une approche narrative minutieuse du diptyque lucanien ne peut pas ne pas arriver à la conclusion que l’auteur est un grand narrateur, très au fait de la rhétorique grecque ancienne aussi bien que des modèles de composition bibliques. Qu’il ait ou non suivi les progymnasmata n’a pas grande importance, car, eu égard à l’art de composer, de développer un récit, de rapporter les points de vue, d’utiliser la comparaison,14 etc., l’auteur de Lc/Ac a un niveau technique et culturel que n’auraient pu lui donner ces exercices préliminaires. L’ouvrage de Fattal vient ainsi à point nommé pour rappeler la capacité de Luc de reprendre fidèlement mais aussi originalement les grandes idées philosophiques des grecs, leur rhétorique, et en même temps de faire en sorte que le lecteur juif puisse voir les points de contact avec ses propres traditions et comprendre ainsi les enjeux du discours d’Actes 17. Avec le temps, la stature culturelle et littéraire de Luc (plus que de Paul, comme le laisse entendre le titre de Fattal) ne fait que grandir, et cela ne déplaira certainement pas aux spécialistes des origines chrétiennes.


Notes:


1.   F. Lestang, «À la louange du dieu inconnu. Analyse rhétorique de Ac 17.22-31», New Testament Studies 52 (2006) 394-408.
2.   «Qui lutte contre (un) Dieu» ou «qui résiste à/aux Dieu/dieux».
3.   Vers 45 (Dionysos se plaint de ce que Penthée, le roi de Thèbes, en interdisant son culte fait la guerre à la divinité, l'exclut des libations et, dans ses prières, ne fait jamais mention de lui) et 325 (Tirésias déclare au roi Penthée que ses discours ne réussiront pas à le convaincre de combattre les dieux). Euripide fut, semble-t-il, à l’époque, un des auteurs préférés pour la formation des élèves. Cf. R. Cribiore, «The Grammarians’ Choice. The Popularity of Euripides’ Phoenissae in Hellenistic and Roman Education», in Y.L. Too (ed.), Education in Greek and Roman Antiquity, Leiden; Brill 2001, 241-259.
4.   «Nous sommes de sa race», Phénomènes, 5.
5.   Vers 647-648.
6.   Historiae 2.97.4. On y retrouve l’expression d’Actes mais inversée (la règle des Odrysiens, dit Thucydide est «recevoir plutôt que donner»).
7.   «regimber contre l’aiguillon» (en grec, pros kentra laktizein).
8.   Vers 794. Ac 26,14 et les Bacchantes ont la même expression pros kentra laktizein.
9.   Voir, entre autres, O. Padilla, «Hellenistic paideia and Luke's Education. A Critique of Recent Approaches», New Testament Studies 55 (2009) 416-437, où l’on trouvera toute l’argumentation.
10.   «Ce que je veux, je ne le fais pas, et ce que je ne veux pas, je le fais». Les commentateurs ont montré qu’il s’agit originairement d’une phrase tirée de la Médée d’Euripide, vers 1079-1080, modifiée et reprise comme un topos par les grecs et les latins. Épictète le formulera pratiquement avec les mêmes mots que Paul en Romains 7. S’il est clair que Paul connut le topos, il est impossible de montrer qu’il lut et utilisa directement la Médée d’Euripide.
11.   S. Mason, Josephus and the New Testament, Peabody MA; Hendrickson 22003, tout le ch.6.
12.   Ainsi, O. Padilla, «Hellenistic paideia».
13.   Ch. Reynier, Paul de Tarse en Méditerranée. Recherches autour de la navigation dans l'Antiquité (Ac 27–28, 16), Lectio Divina 206; Paris, Cerf 2006, monographie apportant un témoignage décisif sur l’écriture scientifique de Luc qui n’a rien à envier aux descriptions de naufrages ayant précédé la sienne.
14.   En grec, synkrisis, technique très utilisée à l’époque, comme on le sait, et dont Plutarque est un échantillon emblématique.

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