Bryn Mawr Classical Review

Bryn Mawr Classical Review 2009.09.68

John Richardson, The Language of Empire: Rome and the Idea of Empire from the Third Century BC to the Second Century AD.   Cambridge/New York:  Cambridge University Press, 2008.  Pp. ix, 220.  ISBN 9780521815017.  $99.00.  



Reviewed by Nicole Methy, Université Michel de Montaigne, Bordeaux (nicole.methy@free.fr; Nicole.Methy@u-bordeaux3.fr)
Word count: 1777 words

Ce livre représente l'aboutissement d'une longue réflexion, entamée il y a plusieurs décennies. Depuis lors, John Richardson (désigné, dans la suite de ce compte-rendu, par ses initiales J. R.) a consacré nombre de travaux à l'impérialisme romain, envisagé d'une part objectivement ou dans sa réalité historique, de l'autre subjectivement, c'est-à-dire soit dans les descriptions qui ont pu en être données, soit dans la terminologie qui lui a été associée. Ces différentes directions de recherche se trouvent ici, à des degrés divers, également présentes. Le point de départ reste le même : l'ampleur et la spécificité de l'empire romain, assez importantes et assez exceptionnelles pour que celui-ci, dès son apparition dans l'histoire et sans interruption durant deux millénaires, soit devenu un modèle, voire un objet de fascination. Qu'en était-il pour les Romains eux-mêmes ? Que pensaient-ils de leur propre puissance impériale ? Telle est la question que J. R. se pose et pose explicitement. Son ouvrage est conçu comme une réponse à cette interrogation, au moins comme une contribution au débat. Et cela à travers les six chapitres qui le composent, complétés par trois annexes, une bibliographie d'environ cent cinquante titres et un index général.

Le premier chapitre (p. 1-9 : Ideas of empire) constitue la véritable introduction, destinée à préciser le propos envisagé, la perspective adoptée et la méthode suivie. La notion d'empire n'est pas univoque. Il n'existe pas un empire mais des empires, dont les caractéristiques diffèrent non seulement selon les contextes géographiques et culturels dans lesquels ils s'insèrent, mais selon les périodes de leur développement. L'empire romain lui-même n'est pas un mais multiple et mieux vaudrait, en raison des changements qu'il a subis au cours de son histoire, parler d'empires romains (p. 2-4). Le but, dès lors, pour qui cherche à connaître les idées et les intentions que pouvaient avoir les Romains, au moins dans leurs classes dirigeantes, à propos de leur empire, sera, plus exactement, de savoir s'ils ont été conscients de ses transformations, durant sa période de formation et son apogée, c'est- à-dire entre la fin du troisième siècle avant notre ère et le milieu du deuxième siècle de notre ère. La perspective générale est donc idéologique, au sens étymologique du terme : celui d'une étude des idées. Dans ce cadre, J. R. choisit un point de vue romanocentrique, original dans une recherche qui porte généralement sur ceux qui la subissaient la domination romaine plus que sur ceux qui l'imposaient (p. 4-6). Il restait définir une méthode. Elle sera essentiellement sémantique. Car les mots témoignent moins d'une pensée strictement individuelle que des schémas généraux de pensée et les modifications de leur sens sont révélatrices de changements dans des attitudes mentales collectives. Seront, toutefois, seulement considérés les termes jugés les plus significatifs, imperium et provincia, simultanément en raison du lien étroit des réalités qu'ils désignent, dans diverses catégories de documents, au sein desquels seront nécessairement privilégiés, en raison de leurs caractéristiques mêmes, les textes littéraires. Les deux termes acquièrent une signification géographique. Il s'agira, selon J. R., de construire une taxonomie (p. 3), plus simplement, de déterminer, grâce à des relevés statistiques, la date et la portée d'un tel changement (p. 7-9). D'où l'adoption, dans la suite de l'ouvrage, d'un ordre strictement chronologique.

Le deuxième chapitre (p. 10-62 : The beginnings: Hannibal to Sulla) porte donc sur la période initiale, de la fin du troisième la fin du second siècle avant notre ère, durant laquelle commencent à apparaître les structures sur lesquelles se fondera l'empire romain. J. R. s'attache, dans un premier temps (p. 12-49), à cerner, par l'analyse de plusieurs exemples législatifs et institutionnels, le contenu des notions d'imperium et de provincia. La provincia se définit comme la tâche assignée par le sénat à un magistrat détenteur du pouvoir absolu qu'est l'imperium ; et, s'il est question de limites, elles ne sont pas les frontières d'un territoire mais les bornes d'un pouvoir. L'examen des sources littéraires (p. 49-62), des comédies de Plaute aux premières oeuvres de Cicéron, révèle une plus grande variété. On y relève, en particulier, la première occurrence de la formule imperium populi Romani ( Rhet. Her. ) 4.13 et le premier rapprochement entre le substantif imperium et le nom de Rome (Cic. Rosc. Am. ) 131, sans, malgré tout, que le pouvoir de la Ville soit interprét é selon des catégories géographiques. L' évolution, parallèle à celle de l'histoire, ne va pas jusqu'au bout.

La période suivante, entre 79 et 31 avant notre ère, fournit la matière du troisième chapitre (p. 63-116 : Cicero's empire: imperium populi Romani), consacré principalement à Cicéron, à un moindre degré à ses contemporains. Dans l'oeuvre du premier (p. 66-91), sont successivement analysés l'usage de imperium (p. 66-79), celui de provincia (p. 79-86), les mentions de peuples étrangers (p. 86-89) et celle de la totalité de l'empire (p. 89-91). Bien que, dans près du tiers de ses occurrences, imperium soit associé à la puissance romaine, il désigne toujours une abstraction, non un territoire. Bien que provincia puisse être employé sans que soit établie une relation avec le pouvoir d'un magistrat, il désigne une communauté, non une région. C'est dire que l'idée de pouvoir ou de puissance demeure partout sous-jacente. Malgré la présence de références géographiques, il n'existe pas, dans la pensée cicéronienne, de notion cohérente d'un empire compris comme entité territoriale. Cicéron, en cela, ne se distingue pas véritablement de ses contemporains : écrivains, parmi lesquels les plus longuement cités sont César, Salluste, Varron, Cornelius Nepos, ou auteurs des textes officiels (p. 91-106). La fin de la République marque, dans l'émergence de l'idée d'empire, une avancée, attribuée à l'action de Pompée (p. 110-114), et dont témoigne, en particulier, la lex Manilia ; mais elle en reste à un stade préliminaire.

L'étape déterminante est franchie à l' époque augustéenne, matière du quatrième chapitre (p. 117-145 : The Augustan empire: imperium Romanum). Y sont étudiés, successivement, quelques passages des Res Gestae (p. 118-120), l'oeuvre des prosateurs (p. 120-131, sur Vitruve, Sénèque le Père, Tite-Live, celle des poètes (p. 132-135, sur Virgile, Horace, Tibulle, Properce), puis la politique provinciale d'Auguste (p. 135-145). Se dégagent quelques constatations d'ensemble. L'augmentation des occurrences de provincia a pour corollaire un élargissement et une modification de son sens : il ne désigne plus qu'un élément géographique, constitutif du monde romain ou susceptible d'y être intégré. La diminution de celles du terme imperium s'accompagne d'une part d'une modification semblable -- il peut désigner une simple étendue territoriale -- d'autre part, d'un transfert, par l'établissement d'un lien nouveau avec la personne du prince. L'idée d'un empire romain conçu comme une étendue territoriale concrète, dépendant du seul empereur, est une création politique et intellectuelle (la seconde étant le reflet de la première) de l' époque augustéenne, que les documents dont nous disposons peuvent permettre de situer durant la dernière partie du règne d'Auguste, plus précisément, en ce qui concerne les textes littéraires, dans les élégies écrites par Ovide en exil, à partir de l'an 8 de notre ère. Le changement est alors net et définitif. Il n'est, cependant, pas universel, dans la mesure où il laisse subsister les significations anciennes et traditionnelles du vocabulaire étudié.