BMCR 2022.06.32

Ancient memory: remembrance and commemoration in Graeco-Roman literature

, , Ancient memory: remembrance and commemoration in Graeco-Roman literature. Trends in classics. Supplementary volumes, 119. Berlin; Boston: De Gruyter, 2021. Pp. ix, 320. ISBN 9783110728712 $126.99.

Probablement par suite des grands progrès accomplis dans ce domaine par les études de physiologie du cerveau, les phénomènes de mémoire, de commémoration et de remémoration sont dans l’air du temps, sur un plan général et dans le domaine des Classics avec le présent volume publié deux ans après celui de Luca Castagnoli et Paola Ceccarelli[1] qu’il ne recouvre nullement ni ne concurrence, la comparaison entre leurs tables des matières et introductions le montre bien.

Les deux éditrices du volume, Katharine Mawford et Eleni Ntanou ont organisé le volume en 5 parties qui permettent de couvrir largement le champ de la mémoire dans l’Antiquité, de ses mécanismes à son contraire, l’oubli, avec une belle palette de spécialistes d’origines diverses, incluant fort heureusement plusieurs jeunes chercheurs à côté de chercheurs chevronnés. Comme les éditrices le disent p.4, le volume trouve son unité autour des études littéraires et de la notion d’allusion intertextuelle si bien mise en évidence par le latiniste italien Conte, les textes grecs et latins gardant mémoire les uns des autres dans un fastueux ballet qui va d’Homère à Apollonios, Virgile, Ovide et bien d’autres.

Sophia Papaioannou ouvre joliment la première partie, « The Mechanics of Memory » par un cheminement dans Rome avec Choragus, personnage du Curculio de Plaute, puis Demeas des Adelphes de Térence guidé par l’esclave Syrus : les deux itinéraires étaient assez précis et assez vagues à la fois pour permettre aux spectateurs du théâtre de voir leur errance dans un territoire à la fois grec et romain. Plaute et Térence préfigurent le rôle de la topographie comme instrument du pouvoir que la visite par Énée du futur site de Rome dans l’Énéide va mettre en évidence (p.36-37). Je n’ai pu m’empêcher de penser à la lecture que l’allusion renvoie normalement aux textes du passé, mais qu’elle peut parfois anticiper sur l’avenir.

Maria Haley étudie les Fragments de l’Atrée d’Accius cités par Cicéron comme témoins d’une connaissance partagée dans la mémoire collective, en particulier oderint dum metuant, en se fondant sur la théorie de la mémoire des images dont témoigne la Rhétorique à Herennium. Il s’agit probablement d’une représentation mémorable d’Atrée par l’acteur Ésope en 57 av. J.-C. Le fr. 5 en particulier, que l’on retrouve aussi dans le Thyeste de Sénèque, est analysé comme un meme de l’historiographie latine, avec la valeur virale qui en est caractéristique, illustrant la force des images pour la mémoire. Les tableaux annexes montrent bien la fréquence des citations de la pièce dans l’œuvre de Cicéron.

La deuxième partie s’attache à la mémoire collective. Kate Cook étudie les souvenirs de gloire et le rapport entre poésie, prose et commémoration dans les Héraclides d’Euripide en réagissant vigoureusement contre la mauvaise réputation de la pièce, qu’elle voit comme pleinement politique. Sans négliger la différence de genre littéraire, elle s’appuie sur l’analyse de l’epitaphios par Nicole Loraux pour analyser le contenu idéologique de la pièce, célébration du passé glorieux pour le public interne des enfants d’Héraclès et celui, externe, des Athéniens.

Andreas N. Michalopoulos s’intéresse aux poèmes d’exil d’Ovide (Pontiques et Tristes) en tant que témoignages sur la mémoire et l’oubli : ces poèmes qu’il envoyait à Rome étaient des demandes à ses proches de rester « devant leurs yeux » (ante oculos), souhaitant rester dans leur mémoire alors que la faute qui a causé son exil serait oublié. Ses poèmes d’exil préservent la mémoire de la gloire poétique d’Ovide, le gardent vivant loin de Rome. « La mémoire est un mécanisme essentiel qui tisse les relations sociales et forge des liens de réciprocité entre Ovide et ses amis » (p.100).

Elinor Cosgrave voit dans Les Captifs de Plaute (environ 189 av. J.-C.) le souvenir déposé par la capture du consul Marcus Regulus (255 av. J.-C.) et la bataille de Cannes (216 av. J.-C.) dans la mémoire culturelle collective des Romains partagée par ses contemporains. Pendant les Guerres Puniques, le Sénat avait refusé de payer une rançon pour les soldats romains capturés par Hannibal, ce qui a pu être perçu comme un asservissement métaphorique du peuple (p.117).

On remonte à Homère avec la recherche de Katarzyna Kostecka sur les mémoires divines et la formation de l’Olympe dans l’Iliade, en commençant par distinguer diverses formes de mémoire et leurs fonctions. Dans les histoires du temps passé qu’ils racontent, les héros renvoient aux aventures des générations précédentes auxquelles ils ont participé ou dont ils ont entendu parler, alors que les dieux se rappellent leur propre passé (p.126). Souvent dotés de valeur paradigmatique, ces récits reflètent les motifs centraux du récit principal en miroir ou par contraste, avec une fonction argumentative pour le narrateur secondaire qui les raconte à ses interlocuteurs, et une fonction clef fournissant un moyen de communication entre le poète et son public (p.127). À partir de sa liste des 10 digressions qui nous livrent des « souvenirs du passé de l’Olympe », elle remarque que 9 d’entre elles portent sur le conflit, l’unique exception portant sur le partage du pouvoir entre Poséidon, Hadès et Zeus. La violence domine dans tous les autres cas, montrant à plusieurs reprises la brutalité de Zeus ou d’Héra, ou des tentatives de mutinerie et leur répression. La mémoire joue ainsi un rôle important dans la constitution d’une communauté des Olympiens, et la singularité d’Homère réside dans le fait qu’il présente ce rôle dans leur perspective.

La troisième partie s’attache à la spécificité de la mémoire féminine, avec trois chercheuses dont les deux éditrices, ce qui montre bien qu’il s’agit à leurs yeux d’un élément capital. Katharine Mawford analyse le chant III des Argonautiques d’Apollonios à la lumière de la manipulation de la mémoire de Médée. Elle montre d’abord l’importance de la mémoire pour Apollonios, qui se manifeste dès les premiers vers des Argonautiques (Ἀρχόμενος σέο, Φοῖβε … μνήσομαι, à la manière des Hymnes homériques et en particulier l’Hymne à Apollon). À l’instigation d’Héra et Aphrodite, le charme d’Éros provoque en Médée un amour violent pour Jason, qui lui enlève tout contrôle d’elle-même et surtout de sa mémoire (v.290 μνῆστιν) et Mawford remarque bien qu’à la fin du chant, en demandant à Jason de préserver sa mémoire (v.1069 μνώεο), Médée utilise le langage de l’aède et du κλέος en se projetant vers l’avenir (p.157-8), tentative pour regagner la maîtrise qu’Héra lui a fait perdre (p.163).

La Médée de Sénèque, selon Sophie Ngan, prolonge ce drame de la mémoire et de l’identité de la protagoniste dans la littérature latine en faisant nettement appel à la mémoire littéraire par une citation de Wilamowitz et en désignant la pièce comme un palimpseste. Dans son dialogue avec sa nourrice, cette Médée proclame en effet qu’elle va devenir son personnage : fiam, et ensuite qu’elle l’est devenue : Medea nunc sum (p.166). Elle assume le rôle de narrateur épique dans le prologue et entre en résonance avec le De Beneficiis dans son discours à Créon. Ngan conclut que Médée, si elle exerce son agency sur son identité littéraire et sociale, s’avère incapable de manipuler avec succès la mémoire littéraire et les hiérarchies genrées.

Eleni Ntanou travaille sur une autre héroïne littéraire, la Galatée d’Ovide : la performance du chant du Cyclope inventée par Théocrite est revisitée pour s’intégrer à un nouveau contexte, celui du genre épique, en donnant à Galatée un rôle innovant de barde féminin. La citation dans le titre du vers 788 du chant 13, audita mente notavi est un beau symbole de son rôle mémoriel, à la fois individuel et intertextuel.

La quatrième partie met l’oubli au premier plan, dans la lignée du chapitre précédent avec un premier article sur l’art « labyrinthique » du poète des Métamorphoses, par Hannah Burke- Tomlinson, qui réfléchit sur les dangers de la mémoire à partir du personnage de Pasiphaé et du concept de « mémoire poétique » élaboré par G. B. Conte. Paradoxalement puisque ce mythe-là n’est pas raconté dans les Métamorphoses[2] Burke- Tomlinson reconnaît que le mythe de Pasiphaé est une « métamorphose fausse et temporaire » (p.221), mais préfère penser qu’il est refoulé et structure l’ensemble de l’œuvre. Brillante hypothèse qui me semble fragile puisque si l’amour de Pasiphaé pour le taureau et la naissance du Minotaure ne se trouvent pas dans le récit, la construction complexe du labyrinthe y est longuement racontée (Met.8. 152-182) : pour moi, la construction du labyrinthe est une image spéculaire du poème plutôt qu’une image refoulée.

Sous le signe du Livre du rire et de l’oubli de Kundera, A.D. Morrison voit dans l’oubli humain s’opposant à la mémoire des dieux la source du malheur des hommes : en témoignent l’oubli d’Artémis par Œnée donnant naissance au sanglier de Calydon selon l’Iliade, celui d’Héra par Pélias entraînant Médée en Thessalie pour le tuer selon Apollonios et Pindare, entre autres exempla, dans une large vision de la poésie grecque qui analyse les relations entre mémoire et tentation de l’oubli, ou entre Muses filles de Mémoire et Sirènes, de l’épopée à la poésie hellénistique.

Carlos Hernández Garcés travaille sur l’oubli comme procédé narratif dans les Histoires d’Hérodote, que l’on pourra comparer à l’article de Catherine Darbo-Peschanski sur le rôle de la mémoire dans l’historiographie grecque dans Castagnoli & Ceccarelli. En s’appuyant sur les travaux de Michèle Simondon et de Harald Weinrich, Hernández Garcés fait l’hypothèse que l’oubli a une fonction narrative pour Hérodote : ainsi, à Crésus qui lui interdit au nom de son rêve de participer à la chasse au sanglier, son fils Atys lui reproche sa mauvaise compréhension (λέληθέ σε τὸ ὄνειρον) et après la mort d’Atys, le narrateur constate qu’il ne s’est pas aperçu qu’il entretenait chez lui le meurtrier de son enfant (φονέα τοῦ παιδὸς ἐλάνθανε βόσκων).

La cinquième partie (Further Thoughts) prolonge la réflexion de manière magistrale sous la plume de Richard Hunter qui embrasse l’ensemble de la littérature grecque (et une partie de la littérature latine) dans son analyse de la mémoire et de ses mésaventures en commençant par une boutade sur ses propres oublis, en contraste avec les gigabytes de nos ordinateurs. Ses analyses parsemées de citations d’auteurs modernes mettent la Guerre de Troie en relation avec les grandes guerres mondiales, et montrent la profondeur de la continuité culturelle –en Occident au moins– jusqu’à Eliot ou Cavafi. Des fantômes de l’Odyssée flottant dans un poème de Sappho aux Grenouilles d’Aristophane et au dialogue du Phèdre de Platon, de la reconnaissance d’Ulysse par Euryclée à Théocrite, du souvenir des recommandations de Pélée à Achille à celui de Patrocle par Achille, aux dernières paroles d’Énée à Didon évoquant celles d’Ulysse à Nausicaa, toute la littérature antique résonne ici de la mémoire que les personnages ont les uns des autres et des textes antérieurs. Le chant de Démodokos sur le cheval de bois déclenche les larmes d’Ulysse et l’analyse d’Aristote que Hunter résume ainsi : « Ulysse pleure, selon Aristote, parce qu’il se souvient. »

Bel ensemble d’articles, avec des enchaînements séduisants d’un chapitre à l’autre (l’Ovide de la poésie d’exil et celui des Métamorphoses, le personnage de Médée d’Apollonios et Pindare, et celui de Sénèque, les chemins dans Rome de Plaute et Térence et le souvenir de Régulus dans les Captifs…). La présentation est impeccable et l’on aurait de la peine à relever des défauts, en dehors de quelques méconnaissances de jeunesse. Ceux que nous avons notés montrent d’ailleurs que le lecteur est toujours stimulé.

Authors and titles

Preface, Katharine Mawford & Eleni Ntanou

I The Mechanics of Memory
Sofia Papaioannou, Taking a Walk through Rome…: Comedic itineraries and Early Republican Spatial Memory
Maria Haley, Quoting from Memory? Shared Knowledge in Cicero’s Book Fragments of Accius’ Atreus

II Collective Memory
Kate Cook, Memories of Glory: Poetry, Prose, and Commemoration in the Heraclidae
Andreas N. Michalopoulos, Ovid’s Poetics of Memory and Oblivion in his Exilic Poetry
Elinor Cosgrave, The Memory of Marcus Regulus and Cannae in Plautus’ Captivi
Kataryna Kostecka, Divine Memories and the Shaping of Olympus in the Iliad

III Female Memory
Katharine Mawford, The Manipulation of Memory in Apollonius’ Argonautica
Sophie Ngan, Bound to Break Boundaries: Memory and Identity in Seneca’s Medea
Eleni Ntanou, Audita mente notaui: (Meta)memory, Gender, and Pastoral Impersonation in the Speech of Ovid’s Galatea

IV Oblivion
Hannah Burke-Tomlinson, Ovid’s Labyrinthine Ars: Pasiphae and the Dangers of Poetic Memory in the Metamorphoses
A.D. Morrison, Divine Memory, Mortal Forgetfulness and Human Misfortune
Carlos Hernández Garcés, Forgetfulness as a Narrative Device in Herodotus’ Histories

V Further Thoughts
Richard Hunter, Memory and its Discontents in Ancient Literature

Notes

[1] L. Castagnoli et P. Ceccarelli, Greek Memories: Theories and Practices, Cambridge University Press, 2019.

[2] On n’y trouve que deux allusions à Pasiphaé, dans l’histoire de Scylla et dans celle d’Hippolyte. Pourtant l’histoire de Scylla au livre VIII est immédiatement suivie de celle du labyrinthe et de la couronne d’Ariane, qui aurait pu en fournir l’occasion.