BMCR 2021.06.15

The world of Greek religion and mythology: collected essays, II

, The world of Greek religion and mythology: collected essays II. Wissenschaftliche Untersuchungen zum Neuen Testament, 433. Tübingen: Mohr Siebeck, 2019. Pp. xxii, 564. ISBN 9783161544514 $251.00.

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Deux ans après la parution du premier tome de ses Collected Essays rassemblant ses études sur la naissance du christianisme, Jan Bremmer publie le deuxième tome de cette collection avec un opus intitulé The World of Greek Religion and Mythology. Les 30 chapitres de ce volume reprennent des articles et chapitres de livres publiés entre 1984 et 2016, et permettent de retracer l’évolution de la pensée de l’un des historiens les plus prolifiques dans son domaine. Loin de s’être contenté d’une simple compilation de ses productions, l’auteur explique, dans sa préface (XIV), avoir cherché à actualiser les résultats qu’il présente. Il a donc mis à jour les références bibliographiques sur chaque sujet et amendé certains points de ses réflexions.

Jan Bremmer attribue une unité rétrospective à ses recherches autour de quatre axes principaux, Les Dieux et les Héros, Aspects de la Religion Grecque, Sacrifices animaux et humains et Mythes. Pour ce faire, l’auteur a modifié les titres de près de la moitié des articles réunis (ce qui risque de créer des doublons bibliographiques), a ajouté des transitions entre les différents chapitres et des renvois internes au livre, et a ordonné ses productions selon des parcours de réflexion structurés. La nouveauté du livre réside donc finalement moins dans le contenu des chapitres que dans la manière de les organiser pour affirmer une certaine vision de la mythologie et de la religion grecques.

La première section de l’ouvrage, intitulée Gods and Heroes, est structurée autour de la notion de hiérarchie panthéonique (XI). Elle s’ouvre par une présentation historiographique du problème de la définition du dieu grec au XXe siècle (chap. 1). Celle-ci met l’accent sur l’émergence, chez L. Gernet (13) puis chez W. Burkert et J.-P. Vernant (17), de l’idée selon laquelle le polythéisme grec est à penser comme un système hiérarchisé. Comme pour illustrer cette idée, les cinq chapitres qui suivent respectent cette hiérarchie entre les divinités. Jan Bremmer livre ainsi une analyse structuraliste de la figure de Poséidon (chap. 2), un retour critique sur l’approche de Dionysos par Walter F. Otto en 1933 (chap. 3), une réflexion sur la place ambivalente d’Héphaïstos dans l’ordre des Olympiens (chap. 4), un panorama sur les divinités présentes sur les lamelles orphiques (chap. 5) et enfin une historicisation stimulante de la notion de culte héroïque (chap. 6). L’ensemble se conclut par un article sur l’agentivité (agency) des statues de culte (chap. 7), comme si ces dernières représentaient l’échelon le plus bas de cette hiérarchie. L’attention que l’auteur porte aux dynamiques et aux négociations internes au système qu’il décrit est très fine, mais son approche amène cependant la question de savoir si cette vision systématique et hiérarchisée du monde divin n’a pas fini par prendre une place trop importante dans notre appréciation du polythéisme antique.

La deuxième section de son ouvrage, Aspects of Greek Religion, est consacrée à l’exploration des pratiques religieuses qu’il situe en marge de la polis religion et qui, selon lui, constituent des limites à la théorie de Christiane Sourvinou-Inwood (chap. 8). Il y explore tout d’abord, dans une perspective très rationaliste et téléologique, la figure du devin grec et sa supposée disparition à la fin de l’époque classique à cause de l’avènement de régimes démocratiques faisant la part belle à la raison (chap. 9). L’auteur propose ensuite de dater les incantations contenues dans les Getty hexameters de Sélinonte en s’appuyant sur l’hypothèse séduisante de la présence en leur sein d’échos de l’Hécube d’Euripide (chap. 10). L’article suivant s’intéresse à la manière dont les Grecs concevaient l’âme des morts et aux rites qui accompagnaient cette dernière. Il y défend la pertinence du modèle anthropologique d’Arnold Van Gennep sur les rites de passage, décomposés en rites de séparation, de marge et d’agrégation, pour appréhender ce problème (chap. 11). Jan Bremmer présente ensuite l’eschatologie orphique et fait l’hypothèse qu’elle aurait une origine égyptienne (chap. 12). Les chapitres 13, 14 et 15 illustrent la force d’innovation de l’historien : le premier met en lumière que les secrets religieux avaient une forte dimension politique à différentes échelles, individuelle, collective et civique (chap. 13) ; le deuxième réévalue la place des femmes âgées dans la société grecque en général et dans le domaine religieux en particulier (chap. 14) ; le troisième enfin, plus daté, a été conservé dans sa forme de 1984. Il propose d’explorer le phénomène du ménadisme en lien avec le concept d’état modifié de conscience et a ouvert la voie aux études cognitivistes sur le sujet (chap. 15). Enfin, le dernier article porte sur les marges géographiques du monde religieux grec en étudiant les problèmes soulevés par la recherche des influences réciproques qu’ont pu avoir la Grèce et le Proche-Orient en termes de religion (chap. 16). Il n’est pas anodin que le lecteur éprouve de la difficulté à déceler un fil directeur dans cette section de l’ouvrage : en thématisant l’ensemble de ces pratiques comme relevant d’une marginalité religieuse, Jan Bremmer les pose, malgré lui, à l’extérieur d’une religion qui aurait été centrale et autorisée et les empêche de s’intégrer totalement au sein de la religion grecque. Par ailleurs, en les pensant comme les limites d’un modèle dont le centre est la religion de la cité, il contribue davantage à légitimer une vision très institutionnelle du fait religieux qu’à véritablement la remettre en question.

La pratique sacrificielle donne une plus grande unité à la troisième section de l’ouvrage : après en avoir exposé un modèle théorique s’appuyant sur un découpage chronologique des étapes du rite (chap. 17), Jan Bremmer propose un appendice riche en cas d’études sur les exceptions à la règle que représentent les sacrifices d’animaux portant encore leurs petits (chap. 18). Les quatre chapitres suivants portent sur le motif du sacrifice humain. Le premier analyse trois exemples de cette pratique – le sacrifice du criminel rhodien, celui de Polyxène et ceux liés au mythe de Lycaon en Arcadie (chap. 19). Les trois suivants étudient le personnage d’Iphigénie. Le premier propose une analyse structuraliste et comparatiste de l’épisode de son sacrifice et une exploration des réappropriations cultuelles dont il a pu faire l’objet (chap. 20). Le deuxième l’interprète comme un défi à la représentation littéraire et théâtrale (chap. 21). Le troisième propose de voir son personnage de sacrificatrice dans l’Iphigénie en Tauride comme une incarnation des limites qui existaient entre pratiques religieuses grecques et barbares (chap. 22). On voit donc ici que l’auteur construit un modèle normatif du sacrifice à l’aune duquel interpréter l’ensemble des écarts à une norme qu’il a lui-même établie. Il faut néanmoins garder à l’esprit que cette construction positive d’une norme reste une entreprise contemporaine de simplification et d’uniformisation de pratiques diverses qui n’ont pas été théorisées comme uniques et univoques dans l’Antiquité.

Enfin, dans une quatrième section, Jan Bremmer rassemble ses réflexions sur la nature du mythe grec. Celle-ci commence par une introduction sous forme de discussion de la définition de Walter Burkert selon laquelle « myth is a traditional tale with secondary, partial reference to something of collective importance » (chap. 23). Le propos se poursuit en opposant, dans cinq chapitres successifs, le mythe à d’autres pratiques : le rite (chap. 24), l’histoire (chap. 25), la propagande (chap. 26), la mythographie (chap. 27) et le roman (chap. 28). L’avant-dernier chapitre se focalise sur l’évolution des personnages mythiques des Heures et démontre qu’il s’agit de divinités éminemment contextuelles, qui sont moins les héroïnes de leur propre mythe que les adjuvantes polymorphes des mythes des autres dieux (chap. 29). Enfin, Jan Bremmer conclut cette section par un panorama historiographique de la manière dont ont été appréhendés intellectuellement les mythes, de l’Antiquité à nos jours (chap. 30). Ce dernier chapitre montre à quel point le concept même de « mythe » est une construction moderne qui succède à d’autres appréhension de ces récits comme allégories au Moyen-Âge ou comme fables superstitieuses à l’époque des Lumières. En somme, c’est bien à une entreprise de définition du mythe au moyen d’oppositions structurantes que se livre avec succès Jan Bremmer dans cette dernière partie.

Une fois son architecture implicite mise à jour, il ne fait aucun doute que ce volume apparaîtra comme particulièrement précieux pour toute personne s’intéressant à la religion grecque. Il offre un panorama ordonné de la pensée d’un de ses plus grands spécialistes, dans une forme accessible à la fois à une lecture suivie et à la recherche d’informations précises, grâce à son index. Sa forme de recueil permet également un retour historiographique sur l’œuvre de Jan Bremmer lui-même. Sa préface est en soi un exercice critique d’auto-représentation qui montre comment il perçoit lui-même le déroulement de ses travaux. C’est la raison pour laquelle il est difficile de dissocier une approche historiographique globale de la pensée de l’auteur d’une critique précise de cette œuvre qui s’en veut la somme. Quatre points nous semblent ici remarquables.

Le premier est bien sûr l’immense érudition de Jan Bremmer qui lui permet d’enrichir sa réflexion historique d’analyses philologiques, d’exemples archéologiques et d’une approche comparatiste, notamment avec les religions polythéistes orientales qu’il connaît bien. L’attention qu’il prête aux sources lui permet de proposer un certain nombre d’hypothèses convaincantes sur les circulations et l’histoire des cultes à l’époque archaïque. Sa démarche consiste le plus souvent à s’appuyer sur des documents d’époque classique et à construire une continuité rétrospective des pratiques cultuelles qu’ils évoquent, en en cherchant l’origine dans des textes en linéaire B. Ce positionnement l’amène à proposer des modèles souvent très séduisants, mais fortement orientés par le postulat d’une permanence des faits religieux et difficilement démontrables plus avant, faute de sources.

La deuxième caractéristique de la pensée de Jan Bremmer réside dans son extraordinaire curiosité et dans sa capacité à mettre au jour de nouveaux objets d’études. Si ses études sur les devins grecs ou la notion d’états modifiés de conscience appliquée aux rites grecs ont fait des émules, son attention portée à la place des femmes âgées dans les cultes ou à l’agentivité des statues a ouvert des perspectives encore largement inexplorées. Ces recherches ont cependant les défauts des travaux pionniers : ils restent parfois marqués par des stéréotypes historiques, sur la disparition des devins après Alexandre ou la manière dont on percevait une femme âgée dans l’Antiquité.

L’attention constante de Jan Bremmer à l’histoire des idées permet également de trouver tout au long de l’ouvrage d’utiles synthèses historiographiques. C’est du reste par l’historiographie du concept de dieu dans le polythéisme grec que s’ouvre le recueil, pour se refermer sur une synthèse du même type autour de la notion de mythe. Même si l’on sent au fil des pages que les réflexions de Jan Bremmer s’articulent souvent autour des mêmes figures d’historiens (M. Nilsson, W. Burkert, J.-P. Vernant, C. Sourvinou-Inwood, etc.) et qu’elles ne dépassent que rarement les années 1980, elles posent de manière très claire pour le lecteur les bases d’une approche critique des notions de religion, de mythe ou encore de dieu.

Enfin, l’auteur montre qu’il n’a pas peur des définitions : qu’il s’agisse de préciser ce que sont le sacrifice ou le mythe, Jan Bremmer sait mobiliser son savoir pour catégoriser, proposer des typologies et délimiter les concepts (ou les notions) antiques. Ces définitions, précieuses, forment néanmoins un cadre normatif dont on peut interroger le caractère artificiel. La reprise de certaines formules mot pour mot, notamment dans la section sur le sacrifice, trahit en effet l’application parfois rigide de définitions qui restent très théoriques et etic, puisqu’elles s’appuient davantage sur le repérage de tendances rituelles que sur un discours des Anciens sur leurs pratiques.

La richesse de cette collection d’essais, le caractère stimulant des réflexions de Jan Bremmer et l’intérêt historiographique évident d’un tel recueil ont donc tout pour séduire un large public. Les chercheurs y trouveront un outil de travail efficace, les étudiants, une introduction exigeante aux problèmes que pose l’étude de la religion grecque, les curieux, un parcours original dans les mythes et les rites des anciens.

Table des matières

Preface, pp. VII-XV

Section I: Gods and Heroes
1. The Greek Gods in the Twentieth Century, pp. 3-20.
2. The Power of Poseidon: Horse, Chaos and Brute Force, pp. 21-27.
3. Dionysos in 1933, pp. 29-45.
4. Hephaistos Sweats or How to Construct an Ambivalent God, pp. 47-60.
5. Divinities in the Orphic Gold Leaves: Euklês, Eubouleus, Brimo, Kybele, Kore and Persephone, pp. 61-83.
6. The Emergence of the Hero Cult, pp. 85-100.
7. The Agency of Statues, pp. 101-122

Section II: Aspects of Greek Religion
8. Manteis, Magic, Mysteries and Mythography: Messy Margins of Polis Religion, pp. 125-146.
9. The Status and Symbolic Capital of the Seer, pp. 147-164.
10. Incantatory Magic: The Date, Place and Author of the Getty Hexameters, pp. 165-174.
11. Body and Soul between Death and Funeral in Archaic Greece, pp. 175-195.
12. The Construction of an Individual Eschatology: The Case of the Orphic Gold Leaves, pp. 197-213.
13. Religious Secrets and Secrecy in Classical Greece, pp. 215-230.
14. No Country for Old Women, pp. 231-250.
15. Greek Maenadism, pp. 251-277.
16. Greek Religion and the Ancient Near East, pp. 279-300

Section III: Animal and Human Sacrifice
17. Animal Sacrifice, pp. 303-335.
18. The Sacrifice of Pregnant Animals, pp. 337-348.
19. Myth and Ritual in Greek Human Sacrifices: Lykaon, Polyxena and the Case of the Rhodian Criminal, pp. 349-371.
20. The Sacrifice of Iphigeneia, pp. 373-390.
21. Imagining Human Sacrifice in Euripides’ Iphigeneia in Aulis, pp. 391-402.
22. Human Sacrifice in Euripides’ Iphigeneia in Tauris: Greek and Barbarian, pp. 403-415.

Section IV: Myth
23. What is a Greek Myth?, pp. 419-426.
24. Myth and Ritual: A Difficult Relationship, pp. 427-445.
25. Myth and History: The Foundation of Cyrene, pp. 447-462.
26. Myth as Propaganda: Athens and Sparta, pp. 463-474.
27. Myth and Mythography: The Pride of Halicarnassus, pp. 475-490.
28. Myth and the Novel, pp. 491-496.
29. Myth and Personifications: The Birth of the Seasons (Hôrai), pp. 497-509.
30. A Brief History of the Study of Greek Mythology, pp. 511-531.

Appendix
Gerardus van der Leeuw and Jane Ellen Harrison, pp. 533-537.