BMCR 2021.06.12

Foucault: repenser les rapports entre les Grecs et les Modernes

, , , Foucault: repenser les rapports entre les Grecs et les Modernes. Collection Zêtêsis. Serie "Textes et essais". Quebec: Presses de l'Université Laval, 2020. Pp. 623. ISBN 9782763745183. $35.00.

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L’étude des relations de Michel Foucault, surtout à partir de 1980, avec l’Antiquité, est en constante floraison. À juste titre : ce point est crucial pour une œuvre à la fois critique et généalogique influente, qu’il s’agisse de la parrhèsia comme pratique éthique et politique, ou de l’histoire de la sexualité, de la médecine, des normes, de la subjectivation. La plupart des 19 chapitres (5 en anglais) de l’ouvrage recensé, sont ainsi issus d’un colloque homonyme (“Foucault – Repenser les rapports entre les Anciens et les Modernes/Michel Foucaults’ turning to antiquity : reasons and consequences”, octobre 2018, Sarre), qui résulte d’une collaboration internationale et interdisciplinaire animée par ses trois éditeurs : J.-M. Narbonne (Antiquité critique et modernité émergente, Université de Laval, Québec), et, à l’Université de Sarre, H.-J. Lüsebrink (Études culturelles françaises et communication interculturelle) et Heinrich Schlange-Schöningen (Histoire ancienne). D’où cette riche co-publication de presque 630 pages.

On ne peut discuter en détail chaque chapitre, mais l’organisation générale en quatre thématiques fait de chaque partie un véritable “colloque”. On peut regretter le manque de références croisées, au moins en notes, entre les chapitres, surtout quand il y a des répétitions ou divergences, d’ailleurs intéressantes, de l’un à l’autre. Le choix de mettre une bibliographie à la fin de chaque contribution a un effet similaire, même si l’index final des auteurs modernes est utile. La brève introduction à trois voix (V-XI), efficace, offre aussi une perspective en deux temps, voyant dans le “tournant” gréco-romain de Foucault un infléchissement vers la pensée ancienne comme à un “réservoir d’altérité”.

Le volume a une structure en boucle, entre les premier et dernier chapitres. Le chap. 1 (Narbonne) montre qu’on peut appliquer à Foucault sa méthode critique même, pour poursuivre sa réflexion sans la figer. Plusieurs autres chapitres adoptent cette posture salutaire. À travers Le Gouvernement de soi et des autres (1982-83), Le Courage de la vérité (1984), puis Qu’est-ce que la critique ? (1978), Narbonne évoque le rapport de Foucault à la démocratie, influencé, en dépit d’Aristote et Kant, par Platon et son Socrate, qui, du fait d’une tension entre isègoria (égalité de parole) et parrhèsia (“franc-parler”, “dire-vrai”), sont plus favorables à la domination des meilleurs qu’à “l’autogouvernementalité citoyenne”. Le dernier chapitre (Lüsebrink), à la fois synthèse et ouverture, après les “enjeux du concept” de “criticabilité”, surtout s’agissant d’histoire et d’anthropologie, d’idéologie et de déconstruction, explore, à partir de Qu’est-ce que la critique ? (1978), la notion d’”attitude critique” comme ethos, en relation avec Kant et les Lumières, puis avec l’”expérimentation de modes de vie nouveaux”, marquée par la volonté présente de défendre, de façon militante, des minorités ethnoculturelles, religieuses et sexuelles.

La première partie, “Démocratie ancienne et parrhèsia“, propose, après celle de Narbonne, quatre études. Flaig s’intéresse à la tragédie, observant en Foucault une figure d’homme révolté, inspiré, surtout après la révolution iranienne, plus par une “spiritualité politique”, existentialiste, que par une science politique démocratique. Foucault exprime des réticences à l’égard d’un nomos protégeant de la stasis. D’où des contresens à propos de l’Œdipe Roi, sur les relations entre Œdipe, les esclaves, les citoyens thébains et surtout les deux oracles. Foucault change parfois le texte grec, faute d’historicisation. L’analyse critique de la pièce mériterait parfois une mise à jour, au-delà des références à Girard ou Lévi-Strauss, que pouvait connaître Foucault. Tenezakis confronte Foucault, généalogiste de la parrhèsia, à Arendt, sur “la démocratie antique comme manifestation de soi dans l’espace public” et le nomos-répartition, et Castoriadis, sur “la démocratie antique comme auto-institution” réflexive : pour Foucault, dans une perspective un peu évolutionniste, l’émergence du concept de vérité neutre à l’âge classique semble impliquer des usages de la parrhèsia comme institution à la fois nécessaire et tragiquement précaire. Horst étudie les liens de la “libre-parole”, dans les Bacchantes et Ion d’Euripide, avec les notions de pouvoir et hiérarchie, et subjectivation et passion, par le rapport, qui n’est pas que politique, entre phōnē et politeia. Lorenzini rapproche politique et éthique, en partant de l’influence de P. Hadot sur l’idée de philosophie antique “comme manière de vivre”, et en montrant les “limites du stoïcisme” : tout en s’intéressant, dès Sénèque, à la direction de conscience, liée à l’herméneutique de soi chrétienne, avec laquelle il prend pourtant ses distances, Foucault se tourne vers le cynisme comme “perpétuelle épreuve” et “morale de l’inconfort”. On peut regretter que, dans cette première partie comme ensuite, la rhétorique politique et tragique soit abordée, mais pas la comédie ancienne : il est question d’Aristophane, mais pour son discours sur Eros dans le Banquet de Platon. Comme Foucault même, on n’aborde pas la figure de l’eirôn (vs. alazôn), ni Lucien de Samosate, dont l’un des masques fictifs est “le Parrhésiaste”. Même si par exemple Foucault se réfère, dans l’Histoire de la Sexualité, à Achille Tatius (Leucippé et Clitophon) comme à un modèle sérieux figurant une nouvelle épistémè, alors que la parodie colore tout ce récit (cf. les travaux de S. Goldhill et D. Halperin), Foucault, on le sait, était bien capable d’humour et d’ironie : il serait intéressant d’observer davantage ce qu’il y a de parrhèsia dans son écriture même, voire dans ses propres pratiques orales.

La deuxième partie, “Le tournant de Foucault vers l’Antiquité”, analyse, en six articles, l’évolution de Foucault par rapport à ses sources antiques, surtout sur la question des normes. Couture étudie la “critique des morales du code”, dans ce que Foucault a nommé son “trip gréco-latin” (Le Courage de la vérité), suivant trois points : références, fidèles et parfois distantes, à Nietzsche et Heidegger, sur l’historicité de la morale, le rapport savoir/pouvoir, et une critique de la métaphysique ; comparaison généalogique du souci de soi antique, chrétien et moderne ; parrhèsia comme expression d’un souci de soi aux effets politiques rappelant Platon. Moro rend compte de la manière dont Foucault interprète la norme comme discours pratique, par exemple juridique, crucial pour toute procédure d’assujettissement (“subjugation”) et subjectivation, surtout le “dire-vrai” ritualisé, le pouvoir royal et le “sujet déviant” dans Œdipe Roi, ainsi que, d’une autre manière, dans Antigone. Peer-Bria propose une étude de cas reliant l’analyse de Foucault sur la constitution du sujet éthique, dans le deuxième tome de l’Histoire de la sexualité et un passage du Banquet platonicien sur le nomos athénien et la pédérastie, Pausanias étant à raison mis en avant par rapport à Aristophane et Alcibiade. Testa, sur la “forme (ou mode) de vie” et la normativité, comme réduction du pathologique et discipline, étudie le dialogue de Foucault avec Canguilhem et les philosophies anciennes, surtout hellénistiques, sur la philosophie comme travail critique et éthopoétique : l’amitié, dimension collective des usages de soi, contribue à la fois à la construction des normes et à l’invention de nouvelles formes de vies. Contensou étudie le texte “Usage des plaisirs et techniques de soi” publié en 1983, qui deviendra l’introduction à l’Histoire de la Sexualité. Foucault y explique son “retour aux Grecs”, dans un programme relatif aux notions de pouvoir et savoir, sujet et désir, norme et transgression, qui problématise la valeur de l’acte sexuel, la notion de partenaire légitime ou l’homosexualité, dans les deux cultures gréco-romaine et chrétienne, sans rupture. Foucault, par son arché-généalogie raisonnée, vise à “capter l’émergence d’une subjectivité morale en Occident”, préparant la modernité de subjectivités protéiformes. Schlange-Schöningen situe son analyse au même moment de transition, en s’intéressant à Galien, à la fois en tant que médecin et philosophe, inspirant Foucault sur le souci de soi et la parrhèsia. On peut regretter en effet que Foucault, justement critiqué, après A. Cameron, n’ait pas plus intégré le médecin, au-delà de la pensée stoïcienne, dans la culture dominante de son temps, telle la Seconde Sophistique.

La troisième partie, “Subjectivité et Épiméleia“, en trois articles, relie vérité, connaissance et souci de soi. Clain, à partir de la notice “Foucault” du Dictionnaire des philosophes (1984, dir. D. Huisman) et après une synthèse sur la subjectivité en philosophie, observe en quoi l’œuvre de Foucault peut être une “histoire critique de la pensée”, par les notions de “jeu de vérité” et de “vivre-vrai”. Puis, passant par Hegel, le chapitre, suivant M. Vegetti, critique avec nuance le platonisme de Foucault, sur la relation sujet – objet. La notion de “spiritualité”, en conclusion, mériterait précision. Kayling, dans un chapitre un peu morcelé, étudie le Gnóthi seauton delphique tel que l’observe Foucault, influencé par P. Hadot, dans les modèles platonicien, hellénistique (stoïcien et épicurien), puis chrétien. Le chapitre s’achève sur la “relation du souci de soi au bonheur” et “le changement de la conception du souci de soi depuis Descartes”, avant un résumé bienvenu. Landesétudie l’émergence de “nouvelles formes de subjectivité” et d’une autre pensée du “soi”, comme “trajectoire”, chez Merleau-Ponty, puis Deleuze, mais aussi Bergson, dont sont soulignés des points communs méconnus avec des pratiques de soi épicurienne et stoïcienne, et l’influence de la phénoménologie française sur le dernier Foucault, en termes d’embodiment et temporalité.

La quatrième et dernière partie, “Philosophie ancienne et moderne”, en cinq articles, s’intéresse à l’idée de philosophie telle qu’elle se dégage de la pensée foucaldienne. Gros, à partir des Aveux de la chair, rédigé en 1982 et paru en 2018 comme quatrième tome de l’Histoire de la sexualité, réévalue chez Foucault l’étude des corpus et penseurs chrétiens (Clément d’Alexandrie, Jean Cassien, Jean Chrysostome,[1] Augustin), sur les pratiques de direction d’existence, les traités de virginité et l’éthique sexuelle du mariage, et plus largement le “tournant subjectif de la sexualité”, qui caractérise le moment chrétien : loin de lui attribuer une invention des interdits d’ordre sexuel, Foucault y met en lumière “un double processus de judiciarisation et de véridiction”. Champy propose “un dialogue à trois voix” entre Foucault (opposant, comme Platon, individuel et collectif), les Anciens (par exemple Aristote sur la politeia) et le Rousseau du Contrat social, soit entre l’Antiquité, les Lumières et l’époque contemporaine : le passage par les Grecs permet de questionner la conjonction typique du XVIIIe siècle entre pensée critique (y compris des normes et institutions par la parrhèsia) et techniques de pouvoir. Sforzini étudie, dans le “Nietzsche foucaldien”, la notion de dionysiaque, cruciale aussi pour Bataille ou Blanchot : la pensée (tragique) des expériences-limites comme espaces de dé-subjectivation, dans l’Histoire de la Folie par exemple, repose sur une “intempestivité” rendant compte de la “mort de l’homme”, voire d’une “fin de l’anthropologie”. Alexandre, par la notion de “style”, montre comment l'”esthétique de l’existence” s’inscrit dans une “généalogie du sujet moderne”, à laquelle les Anciens pourvoient. Outre les remarques sur la kalokagathia et l’éthopoièse, sont suggestives les pages sur le “potentiel critique et subversif” (queer) de l'”homosexualité” comme “mode de vie” et “invention de soi” hétérotopiques (non comme “identité” telle que re-territorialisée par “le business du développement personnel”).[2] Le chapitre final de Lüsebrink a été évoqué plus haut.

Tous les chapitres proposés sont intéressants en soi et comme composante d’un ensemble dialogique, mais on signalera, en toute subjectivité, des contributions qui ont offert au lecteur, antiquisant plus spécialiste de culture et littérature que de philosophie, un plaisir spécifiquement foucaldien, entre critique (y compris de Foucault même), généalogie et actualité : Narbonne, Flaig, Lorenzini, Contesou, Gros, Sforzini, Alexandre, Lüsebrink. La présentation de l’ouvrage est très correcte. On a été un peu gêné par l’absence d’une transcription unifiée du grec (par exemple parrhèsia ou parrēsia, mais aussi la finale de sophrosynê), en partie due au contexte français ou anglais. Quelles que soient les critiques sur tel ou tel point, l’objectif du volume est atteint : rapprocher, par le dernier Foucault, l’esprit critique ancien et “moderne”. On peut ne pas être satisfait par l’idée, dans plusieurs contributions, selon laquelle cet intérêt pour le “souci de soi” des sagesses antiques impliquerait un éloignement du politique : les ambivalences de Foucault et son influence sur divers mouvements contemporains sont au moins aussi significatives que ses affirmations les plus explicites, certains silences, voire des défauts d’interprétation. Tout lecteur de Foucault, mais aussi tout antiquisant intéressé par un dialogue continu entre les Grecs et “nous”, gagnera à parcourir ce recueil de haute tenue.

Table des matières

I. Démocratie ancienne et parrhèsia
Parrhèsia et critique de la démocratie chez Foucault : un cas lointain d’envoûtement platonicien ? (pp. 3-34) Jean-Marc Narbonne
Foucault devant l’Œdipe Roi de Sophocle : regard critique sur une exégèse problématique (pp. 35-88) Egon Flaig
Foucault et la démocratie grecque antique, face à Arendt et à Castoriadis (pp. 89-120) Xenophon Tenezakis
Political Parrēsia and the Relations between Power and Subjectivity (pp. 121-142) Claudia Horst
La parrhèsia : une improvisation éthique (pp. 143-168) Daniele Lorenzini
La matrice philosophique de Foucault face aux Anciens (pp. 171-200) Yves Couture

II. Le tournant de Foucault vers l’Antiquité
The “Exceeding” Subject and the Ritual Manifestation of Truth in the Judiciary. Reading Sophocles with Foucault (pp. 201-236) Valentina Moro
Foucault, lecteur du Banquet de Platon : la relation entre nomos et eros dans le discours de Pausanias et ses échos dans le second tome de l’Histoire de la sexualité (pp. 237-264) Jérôme Peer-Brie
Is an Art of Living Possible Today ? Foucault and Canguilhem on the Norms of Life (pp. 265-304) Federico Testa
Foucault par lui-même : Une analyse de la préface de L’Usage des plaisirs (pp. 305-336) Olivier Contensou
The Late Foucault and Ancient Medicine : Foucault’s Reading of Galen (pp. 337-356) Heinrich Schlange-Schöningen

III. Subjectivité et Epimeleia
Foucault, les Grecs et la question de la subjectivité (pp. 359-388) Olivier Clain
La conception du « souci de soi » chez Platon et Foucault (pp. 389-426) Vanessa Kayling
Temporality and the Cultivation of the Self : French Phenomenology and Foucault’s Late Turn to the Greeks (pp. 427-458) Donald A. Landes

IV. Philosophie ancienne et moderne
Sujet de droit, de vérité et de désir (pp. 461-474) Frédéric Gros
Foucault, Rousseau et les Anciens : raisons d’une absence (pp. 475-506) Flora Champy
La « longue tragédie » de la philosophie. L’importance de la lecture foucaldienne de Nietzsche pour une pensée tragique de l’Antiquité (pp. 507-528) Arianna Sforzini
Ce que l’« esthétique de l’existence » doit aux Anciens (pp. 529-560) Sandrine Alexandre
Généalogie de la critique – dimensions historiques et enjeux philosophiques du concept de « critique » dans l’œuvre de Michel Foucault (pp. 561-600) Hans-Jürgen Lüsebrink

Notes

[1] On parle ici seulement de Chrysostome, alors que ce qui est d’abord un qualificatif a été aussi attribué à Dion de Pruse, ce qui d’ailleurs confirme les liens des Pères de l’Église avec la culture (en particulier rhétorique) dite païenne.

[2] On peut s’étonner que ce chapitre en particulier ne mentionne pas S. Boehringer & D. Lorenzini (eds.), Foucault, la sexualité, l’Antiquité, Kimé, 2016. Seul le chapitre de Schlange-Schöningen évoque d’ailleurs ce travail, pour l’introduction qu’en a faite F. Gros.