BMCR 2021.03.04

Apuleius: philosophical works

, Apuleius: philosophical works / Apulei Opera philosophica. Oxford classical texts. Oxford; New York: Oxford University Press, 2020. Pp. xxxvii, 140. ISBN 9780198841418 $50.00.

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L’édition des textes philosophiques d’Apulée par Iosepha Magnaldi est l’aboutissement d’une bonne douzaine de travaux préliminaires par la même auteure, qui s’échelonnent de 2011 à 2018 (p. xxxi) et portent essentiellement sur le De deo Socratis et le De Platone et eius dogmate. Le choix du latin pour l’introduction a conduit l’éditrice Giuseppina Magnaldi à latiniser également son prénom en Iosepha.

L’ouvrage offre une Praefatio de 27 pages, suivie—en petits caractères—de la liste des éditions et d’une abondante bibliographie (p. xxviii-xxxiv), le conspectus siglorum clôturant cette partie introductive aux p. xxxv-xxxvii. Les Opera philosophica s’ouvrent (p. 3-5), sur Floridorum plura, sous-titre du Prologus, qui aurait dû être explicitement mentionné, au De deo Socratis (p. xviii). Ce dernier traité lui fait suite aux pages 9-36 ; après lui, le De Platone et eius dogmate (I, p. 37-57 & II, p. 57-88) et, pour finir, le De mundo (p. 89-130). L’ouvrage se clôt, aux pages 131-135, sur une Appendix critica qui complète l’apparat critique au-dessous du texte latin, et, aux pages 136-140, sur un Index nominum.

L’ordre des trois textes n’est pas justifié par l’éditrice : c’est la suite adoptée dans les manuscrits de la classe a (p. vii-ix), mais pas seulement, et ce n’est pas la seule distribution rencontrée dans les copies. Or il se trouve que la succession Socr.–Plat. –Mund. est fondée en raison car elle suit la chronologie des œuvres, comme l’a montré Nicolas Lévi, dans un article paru en 2014 (« La chronologie de la vie et de l’œuvre d’Apulée : essai de synthèse et nouvelles hypothèses », Latomus73, p. 693-720) et manifestement inconnu de Magnaldi.

La préface se développe en six points qui traitent des trois classes de manuscrits (1), puis des contaminations (2), ce qui permet d’aboutir à un stemma non plus bipartite mais tripartite (3) ; Magnaldi revient ensuite sur la recherche de l’archétype en pointant les gloses marginales ou interlinéaires qui se sont glissées dans le texte même (4). Le principe éditorial de cette publication est précisé au point (5), et le point suivant (6) offre le tableau des toutes les éditions desOpera philosophica depuis l’editio princeps de 1469.

Quelques remarques sur chacun de ces points : (1) Magnaldi reprend la liste des principaux manuscrits qu’elle répartit en trois classes rapportées à Klibansky et Regen[1] (1993) alors que 20 ans auparavant, J. Beaujeu[2] en faisait déjà état dans son édition des mêmes textes. Il est regrettable que le lecteur ne puisse visualiser, dans cette nouvelle édition, le stemma tripartite dont il est question. En réalité, que la distribution précédente des copies en trois familles aboutisse à un stemma tripartite relève presque du truisme (3), et l’arbre à trois branches fait autorité depuis de très nombreuses années, depuis les travaux de Goldbacher, de Rohde et surtout de P. Thomas,[3] la répartition des copies en deux classes étant depuis fort longtemps obsolète.

L’extrême attention aux manuscrits et aux éditions anciennes (quasiment pas de référence aux éditions les plus récentes) ne permet pas d’inscrire cette édition dans le paysage éditorial actuel des œuvres philosophiques d’Apulée et d’apprécier l’apport de cette nouvelle édition.

Magnaldi ne fait pas de distinction dans l’histoire du texte de chacun des trois opuscules, comme si cette histoire était monolithique et avait été identique pour chacun des trois. Cependant, pour les deux premiers textes sur lesquels Magnaldi a publié nombre d’études préparatoires, les testimonia sont bien évoqués, mais guère exploités. Or, pour les passages du De deo Socratis et du De Platone et eius dogmate cités par Augustin dans la Cité de Dieu aux livres IV, VIII et IX, par exemple, les meilleures leçons ne viennent pas de B, mais du Corbeiensis du VIIe siècle, qui offre le texte d’Augustin et n’a apparemment pas été examiné, car les références au texte augustinien, dans l’apparat, sont notées, de façon indirecte, par August. (voir p. xxxvi) et non par le sigle de cette copie faite en France (voir une rapide allusion à l’Hipponate p. xix). Il aurait valu la peine de comparer systématiquement le texte d’Apulée aux citations augustiniennes. En outre, pour le De mundo, les meilleures leçons ne viennent pas de la classe α, mais de la classe δcomme le montre l’apparat critique.

La polarisation de l’éditrice sur les manuscrits des Opera philosophica d’Apulée et sur leurs éditions anciennes (Renaissance ou XIXe siècle) la rend inattentive à deux autres volets qui auraient bien mérité d’être pris en compte : les clausules métriques de la prose apuléienne (voir éd. Beaujeu, 1973, p. xvi-xxiii) et, pour la traduction du De mundo, le rapport au texte grec originel qui ne paraît pas avoir été consulté. Du reste, on ne saurait parler de « traduction » mais de « paraphrase » (c’est le titre donné à cette adaptation latine par W. L. Lorimer [éd. De mundo, Bruges-Paris, Desclée de Brouwer, 1965, p. 114]), car Apulée ne suit pas la lettre du texte grec. Par ailleurs, éditer une traduction latine d’un original grec conduit nécessairement à s’interroger sur le texte grec qui circulait dans le monde latin à telle époque. C’est ainsi que la leçon Labeon et Hibernia (Mund. 7.1 = Ps.-Arist. Mund. 393b12*), quel que soit le manuscrit du texte latin, ne se retrouve dans aucune des copies du texte grec : s’il y a une hésitation entre Labeon et Albion, il n’y en a pas pour le second qui se lit de façon quasi constante καὶ ἰ(ἱ)έρνη (voir a.c. ad loc., éd. Lorimer 1933).

Enfin la suppression, dans la mise en page, des références aux anciennes éditions—et, singulièrement, dans le De mundo—complique singulièrement la tâche d’un lecteur qui chercherait un passage spécial.

Les manques qui viennent d’être relevés sont la conséquence apparemment paradoxale de l’extrême acribie d’une lecture presque décennale des manuscrits, et illustrent en même les limites de ce type de pratique qui consiste à vouloir retrouver un archétype sans entrer vraiment dans le sens du texte que l’on édite. Concernant une autre édition, bilingue celle-là (réalisée par S. Amigues sur Théophraste, Les signes du temps ), le recenseur F. Le Blay (BMCR 2020.12.32) pointe le peu d’intérêt qu’il y aurait à reprendre sur nouveaux frais le travail éditorial « pour aboutir à une version du texte sensiblement identique ». Et d’ajouter : « Seule l’identification de nouveaux témoins manuscrits pourrait justifier l’entreprise ». On pourrait en dire autant du travail de Magnaldi sur Apulée.

Notes

[1] R. Klibansky & F. Regen, Die Handschriften der philosophischen Werke des Apuleius, Göttingen, Vandenhoeck &Ruprecht, 1993.

[2] Apulée, Opuscules philosophiques et fragments, éd. J. Beaujeu, Paris, les Belles Lettres, 1973.

[3] Apulei Madaurensis opuscula quae sunt de phlosophia, recensuit A. Goldbacher, Vienne, C. Ceroldi, 1876 ; E. Rohde, « Zur handschriftlichen Überlieferung der philosophischen Schriften des Apulejus », RhM 37, 1882, p. 146-151 ; P. Thomas, « Remarques critiques sur les œuvres philosophiques d’Apulée », BAB 35, 1898, p. 993-1012 ; Id., « Notes critiques sur les opuscules philosophiques d’Apulée, in Mélanges Boissier, Paris, A. Fontemoing, 1903, p. 435-438 ; Id., Apulei opera quae supersunt, vol. III, Apulei Platonici Madaurensis De philosophi libri, recensuit P. Thomas, Leipzig, B. G. Teubner, 1908 (= Stuttgart, 1970).