BMCR 2019.11.23

Ancient Christian Ecopoetics: Cosmologies, Saints, Things. Divinations: Rereading Late Ancient Religion

, Ancient Christian Ecopoetics: Cosmologies, Saints, Things. Divinations: Rereading Late Ancient Religion. Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 2018. viii, 288. ISBN9780812250794 $65.00.

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Virginia Burrus est directrice de recherches et professeur de religion à l’Université de Syracuse (État de New York). Ancient Christian Ecopoetics est un ouvrage de très belle facture, articulé en trois parties encadrées par une introduction très nourrie et un épilogue suivi d’un important appareil de notes, d’une abondante bibliographie ainsi que d’un index.

L’introduction mérite une attention particulière : elle précise que l’auteur a centré son attention sur les “cultural artifacts of Christianity”, 1 avec l’idée que le christianisme aurait poursuivi dans le champ environnemental ce que l’impérialisme romain avait accompli en soumettant à Rome un empire qu’il pût exploiter. Le parallèle paraît cependant spécieux car, si l’empire fut explicitement regardé par Rome comme des prædæ et des quæstus, selon des mots célèbres de Cicéron,2 le christianisme n’a jamais prétendu régir autre chose que les âmes et indirectement les corps, raison pour laquelle il n’a développé aucun discours spécifique sur l’environnement à l’époque antique― une catégorie qu’il a même ignoré jusqu’à très récemment3 : bien au contraire, quand des communautés chrétiennes, pour l’essentiel monastique, ont agi significativement sur l’environnement ― d’ailleurs seulement à partir du Xe siècle, soit bien longtemps après les temps envisagés par Virginia Burrus, qui se cantonne au christianisme occidental et à ce qu’elle appelle curieusement les “so-called Church Fathers” 4 ―, elles l’ont au contraire domestiqué et humanisé au sens noble du terme. 5

La première partie invite à rechercher des “traces of a dark cosmology” ―que Virginia Burrus présente comme une “eco-chorology”6 ― dans le Timée de Platon, consacré comme on le sait à la question des origines. Pour cela, Virginia Burrus a mis ses pas dans ceux du phénoménologue John Sallis (dont les travaux ont porté sur les notions d’imagination et d’origine), en centrant quant à elle son attention sur le concept de khora chez Platon, qu’elle définit comme “the nature of nature” 7 en référence à Timée 52b, dont elle donne une très curieuse interprétation, totalement étrangère au propos de Platon, il est vrai particulièrement obscur : en effet, celui-ci appelle khora la troisième des espèces qu’il a tenté de dégager dans son Timée et qu’il définit comme “le théâtre de tout ce qui est”, 8 image évidemment parlante pour ses contemporains. C’est pourquoi on a bien du mal à comprendre en quoi cela renverrait à une “ecological thought […] intrinsically dark”, selon les mots de Timothy Morton cités par Virginia Burrus.9

La seconde partie entend construire une “hagiography without humans”, avec l’idée que les Vies des saints seraient “at the juncture of ecocriticism and queer theory”, ce qui l’amène à mettre en question… l’existence même d’un genre humain10 ! Dans cette partie, Virginia Burrus tente de convaincre son lecteur que le genre des Vies de saints serait juste une “kind of performance art that disrupts conventional notions of propriety and beauty. ” 11 Pour cela, Virginia Burrus part à nouveau des théories de Timothy Morton, selon lequel le croisement de la critique écologique et de la théorie queer pourrait provoquer une “fantastic explosion” 12… que l’on imagine sans peine sans bien en voir le fondement scientifique.

Enfin, la troisième partie prêche la mise en place d’ “arts and erotics of coexistence” 13 en vue d’établir un “new materialism” 14 abolissant les frontières entre l’humain et son environnement, ce qui est la conséquence logique de la thèse défendue dans la seconde partie. Cette fois, Virginia Burrus suit les traces de Jane Bennett, philosophe des idées politiques, qui a forgé le concept de vital materialism, lequel définirait les relations que les êtres humains et les objets ― qu’elle regarde comme des quasi agents ― entretiendraient. Cela amène Virginia Burrus à proposer une lecture très personnelle du rôle des reliques et des images, en suggérant qu’il y aurait eu une sorte d’échange entre ces objets et ceux qui entrèrent avec eux en relation, ce dernier mot étant entendu ici au sens fort. Sûrement mieux fondée est l’idée que ces reliques et ces images unissaient les chrétiens au Christ en abolissant les frontières temporelle et spatiale les séparant.15

Avec cet ouvrage, Virgina Burrus creuse un nouveau sillon dans une œuvre consacrée depuis le début à une approche très particulière de la pensée religieuse chrétienne, mais jusqu’alors très centrée sur les questions du genre et de la sexualité, qui n’apparaissent ici qu’à l’arrière-plan de l’ouvrage, avant de reprendre une certaine importance dans la troisième partie. Cette fois, Virginia Burrus privilégie une approche écologiste militante (jusque dans la forme, son ouvrage étant imprimé sur du papier sans acide) qui confine à l’antispécisme.

Comme toutes les études s’inscrivant dans le courant de l’ ecocriticism, dont l’ ecopoetics est une branche, Ancient Christian Ecopoetics privilégie une approche pluridisciplinaire, présentant l’avantage de multiplier les points de vue ― du moins leur nombre ― mais courant très souvent le risque d’instrumentaliser les références en vue de la démonstration : ici, l’idée que l’homme n’est qu’une composante de l’écosystème parmi d’autres. L’ ecocriticism dont se recommande Virginia Burrus est un courant très en vogue dans le monde anglo-saxon, qui présente un caractère militant ultra critique envers le christianisme, ce qui explique certainement l’approche plus qu’hétérodoxe de l’auteur. À de nombreux moments, Virginia Burrus explore en effet des marges pour le moins incertaines, comme dans son long épilogue consacré… aux vers de terre dans la tradition biblico-patristique, qui confère à cet invertébré bien des aptitudes, dont celle de nourrir… une espérance, dont l’auteur défend qu’elle serait …la même que celle de l’homme, jusqu’à affirmer : “Our hope as humans is the hope of worms too”. 16 Si certains aspects de la démonstration peuvent se révéler originaux, la thèse générale est difficilement défendable à moins d’accepter de ne plus faire de différence entre les différents objets saisis par la pensée, ce qui reviendrait à faire de la science une activité vaine.

Notes

1. Ancient Christian Ecopoetics, p. 2.

2. De lege agraria, 2, 17.

3. On peut considérer qu’il n’y a rien eu de vraiment significatif en ce domaine avant la parution de l’encyclique Laudato si du pape François en 2015, référence citée par Virginia Burrus p. 4 de son ouvrage.

4. Ancient Christian Ecopoetics, p. 5.

5. Parmi de très nombreuses études, voir par exemple Jean-François Duval, Métallurgie et défrichement en forêt de Paimpont au Moyen Âge, Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 107-3, 2000, p. 7, 24 : l’auteur montre le caractère raisonné de l’aménagement d’un territoire en vue de développer une nouvelle activité, en l’occurrence la construction d’un haut-fourneau. Mais on pourrait aussi citer d’innombrables travaux sur les aménagements dus aux Cisterciens jusqu’à nos jours (voir par exemple les travaux de Bernadette Barrière, Armel Bonis, François Blary, Benoît Chauvin, Glen Coppack, Anselme Dimier, Peter Fergusson, Terryl Kinder, Léon Pressouyre, Monique Wabont, et des chercheurs du LAMOP de l’Université de Paris 1).

6. Ancient Christian Ecopoetics, p. 7.

7. Ibid., p. 12.

8. Timée 52b.

9. Ancient Christian Ecopoetics, 12. Ce penseur états-unien, extrêmement éclectique et volontiers provocateur, est une des sources d’inspiration majeure de Virginia Burrus. Son idée majeure est que tout est interconnecté avec tout.

10. Ibid., p. 7.

11. Id..

12. Queer ecology, Proceedings of the Modern Language Association, 125-2, 2010, p. 273-282.

13. Ancient Christian Ecopoetics, p. 217.

14. Ibid., p. 8.

15. Ibid., p. 158.

16. Ibid., p. 230.