Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2019.10.36 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2019.10.36

Bénédicte Delignon, La morale de l'amour dans les Odes d'Horace: poésie, philosophie et politique. Rome et ses renaissances.   Paris:  Sorbonne Université Presses, 2019.  Pp. 391.  ISBN 9791023105766.  €25,00 (pb).  


Reviewed by Julie Giovacchini, Centre Jean Pépin CNRS-ENS-PSL (julie.giovacchini@cnrs.fr)

L'ouvrage de Bénédicte Delignon affronte le corpus des Odes érotiques d'Horace, qu'elle souhaite analyser de façon à en faire ressortir à la fois la cohérence et la richesse. Posons d'ores et déjà que ce pari est rempli: on ressort de cette lecture bien informé sur les enjeux aussi bien stylistiques que culturels et philosophiques de ces textes et à ce titre ce livre constitue sans nul doute un moment important dans les études latines francophones.

L'Introduction pointe le choix du point de vue moraliste comme l'originalité principale d'Horace; originalité motivée par l'idée de rehausser dans le monde romain le statut de la poésie lyrique. L'autrice impose via cette interprétation un axe de lecture général assez efficace pour la totalité du corpus, en croisant l'hypothèse de la filiation stylistique élégiaque et celle de l'actualisation par l'infusion d'une vulgate philosophico-morale à même aussi bien de renouveler l'objet littéraire que de l'acclimater à un contexte romain (cf. p. 17).

Le plan de l'ouvrage suit parfaitement ce programme herméneutique: dans une première partie est abordé le statut de la philosophie dans les odes érotiques, principalement l'épicurisme, le stoïcisme et la philosophie de l'Académie; la deuxième partie traite des enjeux sociétaux et politiques qui parcourent les Odes; la troisième partie enfin décrit la poétique même d'Horace en tant qu'elle s'alimente de ce contenu moral, culturel et politique.

Cependant, la position morale d'Horace est en elle-même un objet complexe, qui touche ensemble, comme l'autrice le rappelle régulièrement, à l'éthique philosophique, au respect social du mos maiorum, et à la prise en compte de considérations proprement politiques. C'est peut-être sur le premier de ces trois éléments que les analyses de Bénédicte Delignon se révèlent le moins convaincantes; si elle démontre fort bien à quel point la prise en compte de l'arrière-plan philosophique des Odes éclaire non seulement leur contenu mais leur forme poétique, l'explicitation de cet arrière- plan demeure à nos yeux insuffisante. Un symptôme inquiétant de cette superficialité est d'une part la faible mise à jour de la bibliographie en ce qui concerne les doctrines philosophiques mentionnées dans le livre, d'autre part la maigreur des renvois aux textes mêmes des auteurs épicuriens, stoïciens et acédemiciens—ce qui apparaît immédiatement à partir d'une consultation de l'Index locorum: si Properce, Sappho et Tibulle sont abondamment cités, une seule référence à Philodème, trois à Sénèque, deux à Chrysippe. Lucrèce et Cicéron sont en revanche et comme de juste les deux auteurs les plus sollicités, ce qui soulève une question de méthodologie: l'arrière-plan philosophique des Odes est-il véritablement épicurien, académicien ou stoïcien, comme l'indique l'autrice ? Ne devrait-on pas souligner qu'il s'agit plutôt de la réception latine de ces doctrines philosophiques, exploitées par Horace en dehors de leur lieu d'exercice habituel—l'école philosophique ? La question de l'obédience philosophique réelle des poètes augustéens (Horace mais aussi Lucrèce et Virgile) est un thème de débat actuel et important des études latines, auquel l'autrice elle-même fait allusion p. 30. Il nous semble qu'il est possible d'établir une voix moyenne entre d'une part la récusation radicale de toute ambition philosophique dans les textes latins, d'autre part la croyance en un décalque à peine remodelé des thèses grecques dans la langue latine. Ce n'est pas parce qu'un auteur latin s'intéresse à des doctrines philosophiques, les discute ou les utilise, même sérieusement, qu'il doit donc lui-même être catégorisé en fonction de ces doctrines.

Il nous est ainsi difficile d'accepter la présentation faite par Bénédicte Delignon de l'«éclectisme» d'Horace, et son ralliement à l'hypothèse datée de Pierre Hadot qui l'identifie à une forme atténuée du probabilisme de l'Académie (p. 29). S'il est certain que la division carnéadienne a bien des conséquences sur la doxographie philosophique pratiquée par l'Académie, il est dangereux d'identifier cette position au probabilisme lui-même—qui correspond à un moment de l'histoire de l'Académie et qui a des implications éthiques avant tout. Et la décision de Bénédicte Delignon de considérer que le traitement cicéronien puis horatien des questions philosophiques est strictement dicté par cette forme d'éclectisme cherchant des compromis trouve assez rapidement ses limites. L'éclectisme n'est qu'une étiquette pour catégoriser ce qui finalement est une application assez classique de la méthode dialectique platonicienne la plus classique qui soit, afin d'établir par distinctions et divisions une position acceptable.

L'autrice est bien sensible à cette difficulté; mais faute d'une information suffisante sur les doctrines qu'elle mentionne, elle ne mène pas à bout cette réflexion, ce qui nuit à la première partie de l'ouvrage. Bénédicte Delignon décrit avec aisance la rupture d'Horace avec le modèle érotique élégiaque, par le choix de la Vénus vagabonde contre l'asservissement à une seule aimée, également par le refus de la douleur comme thème principal, auquel s'oppose l'éloge de l'amour joyeux; elle insiste avec pertinence sur les nombreuses différences, interprétées comme des héritages de la tradition lyrique, avec le modèle épicurien revendiqué—sans mentionner le modèle épique, étudié récemment par Monica Gale, qui aurait pu être avantageusement confronté à cet héritage lyrique. Mais la liste des philosophèmes épicuriens sur l'amour souffre d'une lecture trop rapide qui conduit l'autrice à de nombreuses inexactitudes. Bénédicte Delignon confond, notamment dans le chapitre consacré à la temporalité (ch. 2), des positions épicuriennes et cyrrénaïques sur l'instantanéité. Le cyrrénaïsme est absent de la première partie, ce qui autorise l'autrice à écrire p. 71 que «l'épicurisme est la seule doctrine à faire du plaisir le souverain bien». Or cette affirmation, si elle est objectivement fausse au regard de l'histoire de la pensée grecque, pourrait être légitime dans le contexte culturel augustéen, dans lequel la prévalence de l'hédonisme épicurien réécrit à proprement parler la doxographie en imposant la figure d'Épicure au détriment d'Aristippe.

Toujours dans le chapitre 2, p. 91 et suivantes, on regrette aussi que l'analyse du rapport éthique au temps et de son lien avec la tranquillité de l'âme ne tienne pas compte de la place du modèle divin dans l'hédonisme épicurien – et que l'analyse du modèle lucrétien de la vie rustique se concentre sur le livre II, alors que le livre V fournit un contre-modèle intéressant dans lequel les premiers âges de la vie sont une période rude, dans laquelle la fête champêtre est un répit vite troublé. Enfin nous déplorons l'absence de références aux textes de Philodème, alors même qu'il est probablement le véritable chaînon entre Horace et l'épicurisme grec.

Au ch. 2 encore, refuser aux stoïciens la notion d'anticipation est problématique; certes l'éthique stoïcienne enseigne à se méfier des représentations positives ou négatives et incline à ne rien attendre de l'avenir; mais l'avenir peut être l'objet d'anticipations rationelles et de prédictions. Si le seul temps qui existe pour nous est bien le présent, ce n'est pas «au nom de la conception chrysippéenne du temps» que «l'anticipation des plaisirs» est condamnée (p. 104) mais pour des raisons éthiques, parce qu'il est déraisonnable d'investir une affectivité dans quoi que ce soit qui ne dépende pas de nous. Par contre il est tout à fait rationnel pour un stoïcien d'anticiper logiquement ou physiquement à des fins scientifiques ou politiques.

Mais paradoxalement, la doctrine dont l'exploitation est peut-être la plus décevante est celle de l'Académie, à laquelle pourtant l'autrice, via Cicéron, consacre le plus de pages. Les évocations du contenu réel de l'enseignement de l'Académie tel qu'il a pu être reçu par Cicéron (dont on aimerait appeller qu'il a suivi deux états adverses de cet enseignement, celui de Philon et celui d'Antiochus, ce qui n'est pas sans conséquence) s'en tiennent à des généralités qui reprennent pour l'essentiel les éléments présentés en introduction sur la notion d'éclectisme et l'anti-dogmatisme. Par contre, les emprunts d'Horace à des concepts plus spécifiquement cicéroniens sont bien plus fouillés – les p. 121 à 132 éclairent ainsi de façon remarquable la présence dans les Odes des notions de persona et de decorum.

La deuxième partie de l'ouvrage, bien plus satisfaisante à nos yeux, examine une autre clef de lecture du corpus: la clef socio-politique. L'autrice assume (ch. 4) sur ce point sa filiation avec la thèse de M. Eicks d'un continuum entre morale érotique et morale sociale, thèse qu'elle applique à l'analyse suivie des livres II et III des Odes. Elle montre ainsi comment Horace construit une figure générale de «l'amant-citoyen» dont la conduite est à la fois réglée par l'appropriation de règles politiques et d'intuitions philosophiques sur la nature du temps et du désir. La question du mariage devient centrale dans une telle perspective, et les différents personnages féminins des Odes sont abordés par l'intermédiaire de cette thématique, et de la façon dont ils sont situés dans le paysage matrimonial romain. Le rapprochement avec le topos philosophique de l'éloge du mariage chez Lucrèce et Musonius Rufus est particulièrement réussi.

Le ch. 5 interroge l'ancillarité de cette morale sociale par rapport à un propos politique plus ambitieux de légitimation de l'idéologie augustéenne. Bénédicte Delignon souligne à ce titre l'audace d'Horace qui fait de l'érotisme un motif non pas de désengagement politique, à la manière de l'élégie de Properce, mais d'adhésion à un programme. De même le trope poétique de la guerre et de la paix au ch. 6 est étudié à la lumière de cette intrication du politique et du philosophique, la guerre décrite à la fois comme ingrédient de l'érotisme (exercitatio) et comme devoir moral et civique dont l'amour est susceptible d'éloigner; ce qui crée une nouvelle tension, plus inattendue que dans le thème conjugal, entre désir et morale. Mais sur ce thème il est dommage que l'autrice n'ait pas opéré de rapprochement avec le prologue du chant I du De Rerum Natura, et les amours de Mars et Vénus. Mais notre déception quant à ce rapprochement intertextuel manqué ne doit pas ici nous aveugler: la matière choisie par Bénédicte Delignon est si riche qu'il est probablement impossible d'en faire le tour en un seul volume.

La troisième partie de l'ouvrage, la plus strictement littéraire, est aussi la meilleure. Bénédicte Delignon démontre comment Horace, en introduisant un matériel d'édification morale dans un domaine (la poésie érotique) qui en était dépourvu dans son modèle grec, opère une subversion des genres (qu'elle désigne par le terme de «transgénéricité») et un jeu sur la «pragmatique des formes»; cette poétique singulière étant rendue possible par le retrait de la pratique de la performance publique. Bénédicte Delignon propose ici des explications limpides et précises, qui éclairent véritablement les textes. Une analyse particulièrement remarquable est celle de l'ode III, 11 et du mythe des Danaïdes qui en est l'objet principal; analyse développée une première fois p. 189-194 dans une perspective historique et politique puis p. 251-255 à partir d'une réflexion sur les genres poétiques.

Le tout dernier chapitre est consacré à l'homoérotisme traité comme une catégorie à part malgré des mises en gardes bienvenues quant à l'anachronisme de la notion d'homosexualité. Bénédicte Delignon y applique à nouveau les grilles de lecture dégagées dans les chapitres précédents; on comprend donc mal l'intérêt d'en faire un chapitre à part, mais les conclusions n'en sont pas moins convaincantes pour autant.

Comme Bénédicte Delignon le rappelle dans la conclusion: «les enjeux de la poétique érotique des Odes sont nombreux et c'est leur interaction au sein de chaque poème que nous avons voulu étudier ici» p. 349; ce choix entraîne une écriture nécessairement répétitive, et la cohérence très profonde de l'ensemble du livre de Bénédicte Delignon aboutit à des redites. Mais cela n'empêche pas un véritable plaisir de lecture. Les quelques réserves que nous avons exprimées ne doivent pas invalider un livre remarquable et dont tous les spécialistes d'Horace pourront faire leur profit.

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