Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2019.09.17 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2019.09.17

P. H. Matthews, What Graeco-Roman Grammar Was About.   Oxford; New York:  Oxford University Press, 2019.  Pp. xii, 243.  ISBN 9780198830115.  $74.00.  


Reviewed by Lionel Dumarty, UMR 5189, HiSoMA, Lyon (lionel.dumarty@univ-lyon3.fr)

Plus qu’un ouvrage de vulgarisation, ce livre est une sorte de manuel destiné au linguiste contemporain, non-spécialiste des Classics. L’objectif de P. H. Matthews n’est pas tant de proposer un panorama des théories linguistiques de l’Antiquité (ce qu’il fait néanmoins brillamment avec justesse, précision et concision) que d’amener son lecteur à comprendre comment les grammairiens grecs et latins percevaient la nature et la structure des langues qu’ils enseignaient. De fait, bien que le poids de la tradition soit considérable, il n’existe pas d’équivalence stricte entre les termes techniques de la grammaire ancienne et ceux de la grammaire moderne. Il faut donc se garder d’interpréter les théories des anciens à la seule lumière des théories contemporaines et les replacer dans leur « contexte ».1 C’est donc en suivant scrupuleusement cet impératif que Matthews passe en revue la plupart des concepts de la phonétique, de la morphologie, de la syntaxe et de la sémantique contemporaines qui trouvent un écho dans les théories anciennes (etymology, utterance, voice, inflection/derivation etc.), en montrant en quoi ils contiennent en germe le propre des théories modernes et en quoi celles-ci leur sont devenues étrangères, sans manquer de signaler, le cas échéant, similitudes ou différences entre les domaines grec et latin. Il faut souligner la grande clarté des exposés : pour permettre au lecteur non-spécialiste d’appréhender au mieux la pensée des anciens grammairiens, l’auteur multiplie les analogies, proposant toutes sortes d’équivalents contemporains, non seulement pour la terminologie (par exemple p. 24 : «ratio (‘reason’, ‘proportion’) […] might be translated in this context by the modern ‘regularity’»), mais aussi pour les exemples, qui sont volontiers «mis à jour» (par exemple p. 37, pour illustrer plaisamment le type des ‘sons vocaux écrits non articulés’: «A modern example, if we may attempt to update this,2 would be ‘woof!-woof!’, as a representation in writing of a dog barking» ; p. 9, la méthode des anciens étymologistes appliquée à l’étude de l’anglais : «To ‘cover’, for example, might be explained in his view as a reduction of to ‘CONceal OVERall’; ‘grass’ could be so called because it ‘GRows fASt’» ; etc.). Il compare encore les canons littéraires des anciens que sont Homère ou Virgile à la langue de Cranmer (Book of Common Prayer, XVIe s.) pour aider son lecteur à se figurer combien la forme écrite était devenue obsolète à l’époque impériale.

Le livre est composé de 12 chapitres (p. 1-221), le premier et le dernier remplissant respectivement les fonctions d’introduction et de conclusion. Il se termine par un glossaire des auteurs anciens (p. 223-227), une courte bibliographie très générale (p. 231-234), précédée de suggestions de lecture pour la littérature secondaire spécialisée (p. 228-230), deux index des termes techniques latins et grecs et un index général (noms propres et notions) anglais (p. 235-243). L’ensemble est conçu comme un manuel, dans lequel le lecteur évolue avec une grande aisance: au sein de chaque chapitre l’auteur a inséré des « encarts » (jusqu’à trois par chapitre), courtes rubriques de quelques pages permettant de développer un aspect particulier de la notion traitée ou de faire le point sur une question annexe, un terme technique ou un aspect remarquable de la pratique grammaticale des anciens (par ex., 1.1 ‘Etymology’; 3.2 ‘Elements’; 4.3 ‘Adverbs and prepositions in Latin’; 8.1 ‘Apollonius Dyscolus on solecisms’; 10.1 ‘metalepsis’…). L’exposé, toujours très accessible, contient de nombreuses références précises aux textes et d’incontournables citations (avec le latin et le grec – translittéré – en note).

Voici pour le contenu: dans le chapitre d’introduction, Matthews fait le point sur l’ancien concept d’étymologie, offrant un exemple éclairant des décalages que peut observer un linguiste d’aujourd’hui entre sa propre pratique et celle des premiers descripteurs de la langue. Son enquête débute au chapitre 2 par une histoire de la grammaire, depuis les stoïciens jusqu’à Priscien, où il rappelle que la fonction première du grammairien n’est pas d’expliquer la langue, mais de dégager le sens des textes. De fait, la grammaire comme discipline technique n’apparaît pas avant la fin de la période hellénistique (p. 19): la «langue correcte» (hellenismos/latinitas) devenue alors «a natural aim of education», les traités de grammaires (technai/artes) étudient essentiellement les parties du discours (p. 26 sq. «The scope of grammars»).

Suivant le plan de ces traités, Matthews commence par étudier les différentes unités de langue (chapitre 3): chaque unité se définit par rapport à celle qui lui est (hiérarchiquement) supérieure, comme la partie au tout (l’élément par rapport à la syllabe, la syllabe au mot, le mot à l’énoncé), puis il procède à l’analyse détaillée des deux premières, la lettre et la syllabe, «which did not in themselves have meaning». Notamment, il reprend le classement des lettres selon leur ‘valeur’ (dunamis/potestas) chez ‘Denys le Thrace’, puis chez Donat et Quintilien.

Les chapitre 4 à 7 concernent les parties du discours. Le chapitre 4 est consacré aux mots, définis en catégories comme «parties d’un énoncé», reliées entre elles («a concrete form in a specific context with specific syntactic connections to others»). Le grammairien moderne apprend alors que le participe constituait une catégorie à part et que l’adjectif était conçu comme un sous-type du nom.3 Lorsqu’il aborde, au chapitre 5, la question de l’apparition et du développement du système de classe, Matthews insiste sur l’importance de l’ordre des parties de l’énoncé, qui est fondé en raison (cf. chap. 7). La définition des huit parties repose sur trois critères: sémantique (les catégories ont leur signification propre), morphologique (elles connaissent ou non la flexion), syntaxique (elles se définissent dans leur relation avec d’autres catégories). Le nom et le verbe, qui seuls garantissent la complétude de l’énoncé, sont les parties fondamentales, auxquelles se ramènent toutes les autres. Les mots d’une même catégorie se divisent à leur tour en sous-classes: le chapitre 6 fait le point sur la question de l’«accident» (parepomenon/accidens), terme qui recouvre une large réalité (l’espèce, la figure, mais aussi, pour le nom, le genre, le nombre, le cas, et, pour le verbe, le temps, le mode, la personne…). L’auteur s’intéresse plus spécifiquement à la conjugaison (suzugia/coniugatio), sans négliger de nombreux aspects propres aux autres catégories. Resserrant ensuite sur la notion de flexion, il analyse en détail, au chapitre 7, l’émergence et le développement des concepts de personne, de genre, de cas, puis de diathèse/voix, de temps et de mode. La notion même de «flexion» (inflection) doit être abordée avec précaution car elle n’a pas d’équivalent exact chez les anciens, qui ne distinguaient pas entre une forme fléchie et une forme dérivée (cf. chap. 11). La notion de diathesis (propriété flexionnelle spécifique au verbe et au participe) fait référence à la ‘disposition’ (layout) sémantique de la phrase («as determined by a verb of one type or another»; «Verbs were defined… as having meanings that were active or passive»): la «voix» n’est donc (en terme moderne) ni une flexion ni une unité lexicale, mais une distinction de sens (p. 116 sq.).

Au chapitre 8, l’auteur revient plus à fond sur la question (déjà abordée au chap. 2) de la «correction de la langue» et des problèmes de décalage entre la norme (attique du Ve s. / langue de Cicéron) et l’usage (koinè grecque / parler latin d’époque impériale). Sont alors successivement étudiés les deux types de vices (vitia) définis par les grammairiens – le barbarisme («a form that was ‘foreign’ and contrary to hellenismos ‘Greekness’») et le solécisme («an error in which words … did not fit together in an utterance») – ainsi que la notion de figure (skhèma/figura et metaplasmos), qui a permis de définir une norme relative. Ces questions annoncent naturellement les chapitres 9 et 10, qui traitent de l’énoncé (logos/oratio), dernière unité du langage, définie comme «congruente» et, comme unité de sens, «complète».

L’idée qui ressort du chapitre 9 est que le fondement sémantique de tout énoncé repose avant tout sur une représentation rationnelle de la réalité: aussi fonder la langue en raison n’est-il qu’un objectif implicite. Matthews fait retour sur la finalité de la grammaire (cf. chap. 2), soulignant que l’opposition moderne entre prescription et description n’avait rien d’évident pour un grammairien ancien, qui y voyait les deux faces d’une même méthode d’instruction (p. 152). Le chapitre se termine par un exposé très utile sur le métalangage et sa confusion fréquente, chez les anciens, avec le langage objet (p. ex., l’indistinction entre la personne grammaticale et la personne objet). Les questions de syntaxe (construction des parties entre elles) sont abordées dans le chapitre 10: il s’agit pour l’essentiel d’un résumé de la Syntaxe d’Apollonius Dyscole – étude des deux parties qui «se ramènent» au nom: l’article («used ‘with’ nouns») et le pronom («used in place … of a noun plus an article»). La seconde partie du chapitre (p. 176 sq.) fait le lien avec les théories linguistiques modernes, puisqu’on y interroge le sens que les anciens donnaient aux termes techniques qu’ils nous ont légués (suntaxis/constructio, anaphora/transitio etc.), d’où l’on observe que la plupart d’entre eux avaient encore des applications dans des domaines extralinguistiques et n’étaient pas, contrairement à aujourd’hui, d’un emploi très stable – la systématisation est le plus souvent tardive (sur ce point, Matthews rappelle notamment le rôle joué par Thomas d’Erfurt et les grammaires modistes).

Dans le chapitre 11 et dernier (le 12e servant de conclusion), l’auteur revient sur des problèmes de morphologie, et en particulier sur la dérivation, autre exemple tout à fait représentatif du décalage entre les anciens et les modernes : «‘declining’ also included derivations that in a modern account belong to derivational morphology». Il met alors en évidence le fait (déjà évoqué au chap. 4) qu’il n’existait pas chez les anciens d’équivalent du mot considéré comme entité lexicale abstraite (lexème) et que les grammairiens faisaient de la morphologie sans notion de morphème, de radical ou d’affixe. Je cite ici l’exemple de hominis (p. 197) parmi d’autres: là où un moderne voit un radical homin et un suffixe is, Priscien part de la forme de nomin. sing. homo, à laquelle il ajoute un morphème nis après avoir constaté le changement de l’o en i (on compte des dizaines d’exemples de ce type chez Apollonius Dyscole).

L’excellente présentation matérielle est une qualité qu’il faut ajouter aux nombreux mérites de ce livre, dans lequel je n’ai relevé presque aucune erreur typographique. Et s’il fallait émettre quelque réserve, je m’en tiendrais à la bibliographie, où l’on pourrait s’étonner de ne pas trouver certains titres, comme, par ex., Emile Egger, Apollonius Dyscole. Essai sur l’histoire des théories grammaticales (Paris, 1854), Dirk Schenkeveld, «Scholarship and grammar» (in La Philologie grecque à l’époque hellénistique et romaine, ed. Franco Montanari (Vandoeuvres, 1994), ou, à tout le moins, – si l’on veut concéder à l’auteur que ces références restent inaccessibles à un lecteur non-helléniste et non-latiniste4 –, le livre de Marc Baratin & Françoise Desbordes, L’analyse linguistique dans l’Antiquité Classique (Paris, 1981) qui, dans sa démarche et ses objectifs, préfigure largement celui de Matthews. Mais il s’agit d’un détail, et qui en aucun cas ne saurait jeter une ombre sur ce remarquable ouvrage, que tout linguiste, qu’il soit ou non-spécialiste de l’Antiquité gréco-romaine, doit avoir en main.


Notes:


1.   P. 7 : «what they wrote may still make sense in the context in which they were writing». Récurrent dans ce livre, le terme context évoque le titre d’un ouvrage célèbre d’Ineke Sluiter (Ancient Grammar in Context, Amsterdam 1990), auquel l’auteur rend précisément hommage au début du chapitre 12.
2.   Je souligne.
3.   Matthews justifie ce classement en contexte p. 91 sq.
4.   P. 228 : «Nor is this book intended mainly for an audience of classical scholars.»

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