Bryn Mawr Classical Review

BMCR 2018.10.03 on the BMCR blog

Bryn Mawr Classical Review 2018.10.03

Geoffrey E. R. Lloyd, Jingyi Jenny Zhao (ed.), Ancient Greece and China Compared.   Cambridge:  Cambridge University Press, 2018.  Pp. xv, 430.  ISBN 9781107086661.  £90.00.  

Contributors: In collaboration with Qiaosheng Dong

Reviewed by Frédéric Le Blay, Université de Nantes (frederic.le-blay@univ-nantes.fr)

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Depuis quelques années, se développent fortement les études comparatives entre les anciennes civilisations de l’Europe et celles de l’Asie. Cette approche est illustrée par des travaux embrassant une large perspective 1 ou portant sur des corpus, notamment philosophiques,2 ou des thématiques historiques 3 plus précis. La voie avait été ouverte par le grand spécialiste de la Chine, Joseph Needham, biochimiste de formation, auteur d’une monumentale encyclopédie des sciences et des savoirs dans la Chine ancienne 4 suivie de plusieurs ouvrages interrogeant les différences et les liens entre la science occidentale et la science chinoise.

Geoffrey E. R. Lloyd, dont les travaux font autorité auprès des spécialistes de la philosophie et des sciences de l’Antiquité, a repris le flambeau, en s’inscrivant dans les pas de Needham, auquel il rend volontiers hommage. Ce tournant significatif dans son activité de recherche repose sur l’étude de la langue chinoise, qu’il mène depuis de nombreuses années. En 2002, il avait ainsi publié avec Nathan Sivin une série d’études sous le titre The Way and the Word : Science and Medicine in Early China and Greece reposant les bases de cette approche comparatiste. 5 Ce travail fut suivi par plusieurs publications importantes qu’il convient de mentionner pour établir le contexte du présent ouvrage 6. On comprend que, même si cette approche comparatiste peut apparaître neuve pour la plupart des spécialistes de l’Antiquité classique, les méthodes et les objets sont déjà bien rôdés pour Lloyd et ses collaborateurs les plus proches.

L’introduction et les deux premières contributions (G. E. R. Lloyd, N. Sivin, W. Scheidel) offrent une série de considérations méthodologiques précieuses, qui reposent le cadre général. Le néophyte gagnera à les lire avec la plus grande attention, d’autant plus que, comme le précise Walter Scheidel, il n’existe pas de manuel ou de méthode bien établie pour se livrer à la comparaison historique (p. 43). Il est rappelé que cette approche s’insère dans le cadre plus global de l’Histoire Comparée (Comparative History) ou de l’Histoire Globale (Global History), telle qu’elle a pu être définie notamment par P. K. Crossley. 7 L’histoire de la philosophie n’échappe pas à cette nouvelle lecture, comme trois des chapitres de l’ouvrage le rappellent : R. Wardy, « On the Very Idea of (Philosophical ?) Translation », p. 59-80 ; R. A. H. King, « Freedom in Parts of the Zhuangzi and Epictetus », p. 83-109 ; Jingyi Jenny Zhao, « Shame and Moral Education in Aristotle and Xunzi », p. 110-132. La chronologie de cette comparaison est également bien posée : on envisage la période allant jusqu’au IIIe siècle après J.-C. et les motifs de cette restriction temporelle sont exprimés en termes clairs : “That cut-off point is, to some extent, an arbitrary one, but it means that in both cases we are studying civilisations not yet fundamentally affected by the major transformations brought about on the one hand by the Christianisation of the Roman Empire, and on the other by the emergence of Buddhism as a dominant influence in China” (p. 2). Il était en effet essentiel de définir sur des bases pertinentes ce que l’on entend par période ancienne d’un côté comme de l’autre de la comparaison, la notion d’Antiquité étant propre à l’historiographie du monde occidental. Avoir ainsi retenu comme borne deux « révolutions » spirituelles et religieuses destinées à affecter profondément les sociétés qui les ont accueillies est un choix que chacun pourra certes discuter mais dont l’incidence historique n’est pas contestable. Il était important de pouvoir définir un cadre temporel commun car la question qui ne manque pas de se poser dès lors que l’on compare est celle des éventuelles influences réciproques qui peuvent s’opérer du fait des contacts (commerciaux, militaires, etc.) entre deux parties du monde. Même si de tels échanges ne sont pas avérés, la question doit pourvoir être posée, ce qui suppose une contemporanéité des deux versants de la comparaison. Dans le cas contraire, il reste possible de tracer des transferts culturels, qui peuvent s’effectuer avec un décalage temporel, mais il s’agit alors d’une autre question. Il est également rappelé (p. 36) que la comparaison peut avoir deux perspectives : “Just as we can compare something in two places at the same time, we can also compare a thing in the same place at different times. In that sense all history is comparative, but that does not mean all historians want to draw explicit comparisons.” Cette partie méthodologique aide aussi à comprendre pourquoi et comment les travaux comparant Occident et Orient ont pu connaître un tel épanouissement : un graphique illustre en effet l’inflation significative des publications entre 1980 et 2010 (p. 49). W. Scheidel propose ainsi une hypothèse mettant en regard l’état des études classiques et l’état des études est-orientales, les premières pouvant servir de référent aux secondes :

‘Classics’ has produced around one million publications since 1900 and is relatively well represented in academia as a legacy function of its privileged position in the age of global European hegemony. Several thousand scholars attend the annual meetings of the North American Classics association; over 500 Greco-Roman historians hold faculty positions at Anglophone universities. Whatever the corresponding numbers for early China studies (in the West), they are bound to be much smaller. In some ways, early China scholars operate in a context that is reminiscent of Classics a century or more ago —with fundamental texts being edited for the first time, much of the existing sources unavailable in translation, and archaeology rapidly expanding the body of knowledge. All this may concentrate minds on the more essential tasks at hand. But this is merely a conjecture: I would greatly welcome feedback from China scholars on their field’s incentives and disincentives to inter-cultural collaborative research. Scholars of the Greco-Roman world, it must be said, in any case lack any pragmatic excuses for their failure to instigate more comparative work. (p. 48)

Je tiens à dire que je partage entièrement l’affirmation finale.

Les études qui suivent ces trois « prologues » témoignent toutes d’une grande prudence méthodologique en évitant les rapprochements hasardeux et les analogies forcées. Elles se livrent à l’exercice de la comparaison tout en posant les limites de celui-ci. Je citerai à titre d’exemple les remarques préliminaires de Michael Puett : “As G. E. R. Lloyd has argued, one of the common mistakes in comparative analyses involves pulling materials from different genres in two or more cultures and then presenting these as examples of contrasting mentalities. This danger is particularly evident with the material at hand. Stories from, for example, Greek tragedy are placed in contrast to statements in Chinese political theory concerning the importance of rulers following the moral dictates of Heaven. The contrast says a great deal about the different genres, but very little about the larger comparative questions at hand.” (p. 161)

L’ouvrage est organisé en cinq parties, dont je traduis ainsi les intitulés : Enjeux méthodologiques et perspectives ; Philosophie et Religion ; Art et Littérature ; Mathématiques et Sciences de la vie ; Agriculture, Urbanisme et Institutions. Il cherche ainsi à couvrir un prisme large. Ce souhait se heurte naturellement à des difficultés que tout éditeur cherchant à embrasser un champ très ouvert a déjà connues. Ainsi la dernière partie regroupe deux études relevant de questionnements fort éloignés : l’une remonte à la Préhistoire et s’interroge sur le régime alimentaire des populations dans sa dimension sociale tandis que la seconde interroge les pratiques institutionnelles de compilation et de collection de la mémoire écrite et du savoir. Je pourrais somme toute exprimer les mêmes réserves sur chacune des parties de ce recueil. Mais, à moins de s’abstenir de tout groupement thématique, cet écueil paraît difficile à éviter et ne nuit en rien à la cohérence d’ensemble du recueil. On en vient à se demander si, pour de telles entreprises, il ne serait pas plus satisfaisant de s’abstenir de la tentation du plan, pourtant si forte dans notre culture académique, pour ne présenter qu’une collection d’essais dont le lecteur saura reconnaître l’unité. Ici, la dimension comparatiste fournit à elle seule la cohérence à l’ensemble.

L’index final, bien qu’il regroupe des entités de nature différente (notions, noms propres, œuvres, lieux, etc.) est bienvenu. On constate en le parcourant qu’il a été établi à partir des propositions de chaque contributeur et que la plupart des entrées ne renvoient qu’à une seule étude mais certaines notions transversales permettent de balayer plusieurs contributions. Bienvenu également le choix de ne pas présenter une bibliographie d’ensemble, qui aurait été foisonnante et indigeste, mais de réserver ce référencement à chaque texte du recueil.

L’ouvrage est d’une grande qualité formelle. Comme je l’ai dit, il peut se lire dans une perspective méthodologique, comme une introduction aux enjeux du comparatisme historique. L’autre intérêt non négligeable est le plaisir de la découverte que cette approche offre toujours au lecteur : celui-ci étant en général spécialiste de l’un des deux versants culturels de la comparaison, rarement des deux à la fois, il trouvera nécessairement dans ces essais matière à élargir sa réflexion et à relire différemment les sources et la documentation qui lui sont familières. La démarche suivie est également une belle illustration de l’intérêt que les études classiques peuvent présenter à l’heure des approches globales.

Authors and titles

G. E. R. Lloyd, “Introduction: Methods, Problems and Prospects” p. 1-29
Part I: Methodological Issues and Goals
N. Sivin, “Why some comparisons Make More Difference than Others” p. 33-39
W. Scheidel, “Comparing Comparisons” p. 40-58
R. Wardy, “On the Very Idea of (Philosophical?) Translation p. 59-80

Part II: Philosophy and Religion
R. A. H. King, “Freedom in Parts of the Zhuangzi and Epictetus” p. 83-109
J. J. Zhao, “Shame and Moral Education in Aristotle and Xunzi” p. 110-130
L. Raphals, “Human and Animal in Early China and Greece” p. 131-159
M. Puett, “Genealogies of Gods, Ghosts and Humans: The Capriciousness of the Divine in Early Greece and Early China” p. 160-185

Part III: Art and Literature
J. Tanner, “Visual Art and Historical Representation in Ancient Greece and China” p. 187-233
Y. Zhou, “Helen and Chinese Femmes Fatales” p. 234-255

Part IV: Mathematics and Life Sciences
R. Netz, “Divisions, Big and Small: Comparing Archimedes and Liu Hui” p. 259-289
K. Chemla, “Abstraction as a Value in the Historiography of Mathematics in Ancient Greece and China: A Historical Approach to Comparative History of Mathematics” p. 290-325
V. Lo & E. Re’em, “Recipes for Love in the Ancient World” p. 326-352

Part V: Agriculture, Planning and Institutions
X. Liu, E. Margaritis & M. Jones, “From the Harvest to the Meal in Prehistoric China and Greece: A Comparative Approach to the Social Context of Food” p. 355-372
M. Nylan, “On Libraries and Manuscript Culture in Western Han Chang’an and Alexandria” p. 373-409
M. Loewe, Afterword p. 410-419

Notes:


1.   Wiebke Denecke, Classical World Literatures: Sino-Japanese and Greco-Roman Comparisons. Oxford; New York: Oxford University Press. BMCR 2014.08.50.
2.   Haixia W. Lan, Aristotle and Confucius on Rhetoric and Truth: The Form and the Way. London; New York: Routledge, 2017. BMCR 2017.11.62.
3.   En matière d’histoire politique, l’historien Walter Scheidel illustre parfaitement cette perspective comparatiste : Rome and China. Comparative Perspectives on Ancient World Empires, New York: Oxford University Press, 2009; (ed.), State Power in Ancient China and Rome. Oxford Studies in early empires., New York: Oxford University Press, 2015. BMCR 2015.09.24.
4.   Science and Civilisation in China, 10 tomes, Cambridge: Cambridge University Press, 1960-1965.
5.   New Haven: Yale University Press.
6.   Ancient Worlds, Modern Reflections: Philosophical Perspectives on Greek and Chinese Science and Culture, New York: Oxford University Press, 2004; The Delusions of Invulnerability: Wisdom and Morality in Ancient Greece, China and Today, London: Duckworth, 2005; Principles And Practices in Ancient Greek And Chinese Science (Variorum Collected Studies Series), Aldershot: Ashgate, 2006; Analogical Investigations. Historical and Cross-cultural Perspectives on Human Reasoning, Cambridge: Cambridge University Press, 2015. BMCR 2016.05.21.
7.   What is Global History? Cambridge: Cambridge University Press, 2008.

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