Bryn Mawr Classical Review 96.6.5


Emidio Spinelli (ed. and trans.), Sesto Empirico: Contro gli Etici. Napoli: Bibliopolis, 1995. Pp. 450. £60,000. ISBN 88-7088-350-7.


Dans le cadre de la renaissance actuelle des études sur la philosophie hellénistique,1 Emidio Spinelli vient d'achever une traduction italienne et un commentaire de l'Adversus Ethicos (=Adversus Mathematicos XI) de Sextus Empiricus. Il s'agit d'un travail important à divers égards. Comme S. l'observe dans l'introduction, les interprètes se sont servis souvent de l'AE, mais de façon partielle et inadéquate. Ils l'ont considéré comme l'oeuvre d'un copiste et d'un compilateur de la tradition sceptique antérieure, fort importante comme source relative aux doctrines morales de l'antiquité, mais sans aucun intérêt intrinsèque. L'existence d'exceptions à cette attitude interprétative2 n'empêche que 'a tutt'oggi non esiste alcuna trattazione specifica, monografica del Contro gli etici' (p. 11). S. à comblé cette lacune par un commentaire detaillé qui vient s'ajouter à une traduction italienne claire et exacte de l'AE.

Les notes sont réparties en deux sections. La section A regroupe les remarques historico-philosophiques. S. se propose:

(a) d'exposer les lignes de l'argumentation de Sextus;
(b) d'examiner les citations des doxai dogmatiques et d'identifier la structure propre de la polémique de Sextus dans l'organisation même du matériel qu'il utilise;
(c) d'éclaircir, dans les limites qu'impose le petit nombre des textes à notre disposition, la question des sources de son oeuvre, notamment en ce qui concerne la relation avec Enésidème;
(d) d'interpréter l'AE dans le contexte général de la production de Sextus et du programme anti-dogmatique qui lui est propre;
(e) de souligner la différence qui sépare l'argumentation de Sextus de certaines formes sceptiques propres à la philosophie morale contemporaine (p. 17-19).

Les remarques plus spécifiquement philologiques sur la langue et sur l'état du texte se trouvent dans la section B du commentaire.

Dans la mesure oú il est impossible de rendre compte ici exhaustivement du travail de S., je me bornerai à quelques points qui me paraissent figurer parmi les plus intéressants.

S. dégage certains caractères constants de l'attitude philosophique de Sextus, qu'on peut résumer de la manière suivante.

(a) La démarche 'parasitaire': comme S. l'observe à propos de la classification des choses bonnes, mauvaises et indifférentes que l'on trouve au chapitre 2. 3-20, Sextus ne revendique aucun corpus de doctrines proprement sceptiques. Son activité philosophique parasite complètement le travail et se greffe sur les classifications dogmatiques, qui constituent le terme de reférénce préalable qui permet à l'argumentation sceptique de se déployer (p. 145). Cette démarche s'étend aux instruments mêmes de la polémique: souvent la tradition sceptique, et Sextus en particulier, n'hésitent pas à exploiter, à l'intérieur de l'argumentation antidogmatique, les doctrines propres de certaines écoles,3 sans y adhérer pour autant 'positivement'.

(b) Dans le chapitre 2. 18-20, Sextus distingue deux significations du verbe 'être': l'une qui indique l'existence ((/UPARCIS), l'autre qui indique l'apparence (FAI/NESQAI). Cela donne à S. l'opportunité de developper des remarques sur le langage en tant qu'il nous permet d'exprimer nos affections (PA/QH) et sur la manière sceptique d'échapper aux deux conclusions extrêmes de l'aphasie, d'un c™té, et d'une sémantique assimilable à celles des théories dogmatiques de l'autre.

(c) Dans le cadre global du scepticisme, l'éthique joue un r& ocirc;le fondamental: le sceptique ne se borne pas, en effet, à la critique des doctrines dogmatiques, mais il avance une solution "positive" aux problemes de l'action morale, en désignant l'imperturbabilité -- A)TARCI/A -- comme la visée qui ne peut être atteinte que grâce à la suspension du jugement sur la nature des choses (cf. les chapitres 5.-6. 110-167, que S. considère comme le 'coeur' de l'AE, p. 285). Il faut néanmoins distinguer soigneusement entre une telle attitude et celle qui est propre aux théories morales dogmatiques. D'une part, les affirmations du sceptique ne se comprennent que comme les descriptions d'un pathos et d'une histoire subjective: il est intéressant de noter que l'ataraxie ne suit pas de l'époché par un lien causal objectif (cf. PH I. 26 et 29). D'autre part, les choix pratiques ne se basent pas, selon Sextus, sur la raison philosophique, mais sur une 'observance non philosophique' -- A)FILO/SOFOS TH/RHSIS, 6. 16 --, à laquelle S. consacre des remarques très subtiles (p. 328 ss.).

L'examen historique de l'AE se développe dans trois directions principales.

(i) S. analyse longuement le sujet épineux des sources de Sextus, de sa dépendance de la tradition sceptique antérieure et, notamment, d'Enésidème. A cet égard S. n'exclut pas la présence d'Enésidemè 'derriére' quelques passages de Sextus (p.ex. 4. 79 ss.; p. 260 et 262), mais il critique la tendance des interprètes à généraliser cette dépendance dans l'absence de preuves textuelles precises (contra Natorp, p. 211). Le petit nombre des sources à notre disposition, d'ailleurs, fait d'Enésidemè un 'fantôme' (p. 10), et, si l'on prend en compte l'ensemble de ses oeuvres, Sextus semble entretenir avec lui une relation complexe, parfois ouvertement critique, qui ne saurait pas être réduite à une dépendance passive et totale. Aux remarques qui soulignent la présence d'Enésidème dans l'AE s'ajoutent celles qui soulignent la présence de l'oeuvre de Timon, que Sextus cite souvent afin de mettre son argumentation sous l'autorité de Pyrrhon.

(ii) Par le moyen du commentaire de l'AE et des sources paralléles, S. développe nombreuses analyses et hypothèses interprétatives sur l'histoire de la philosophie (morale, mais non seulement) hellénistique. Parmi les excursus les plus importants on peut signaler les pages qu'il consacre à la figure du médecin empirique Théodosius; les remarques sur la doctrine épicurienne du TE/LOS, de la formulation originale -- conservée, selon S., en Diog. Laert. X. 1374 -- à la formulation, qui révèle apparemment l'influence du Stoïcisme et de la théorie de la DIASTROFH/, qu'on trouve chez Sextus (PH III. 194; AM XI. 96); l'hypothèse relative au differend entre Crantor et Zénon sur la valeur des biens extérieurs; les observations sur la logique et sur l'éthique stoïciennes.

(iii) L'étude des doxai dogmatiques s'accomplit dans le cadre général des stratégies de l'argumentation de Sextus, qui n'hésite souvent pas à reformuler les theories qu'il expose de facon fonctionnelle pour sa polémique.

Les notes philologiques contiennent plusieurs remarques sur la langue et sur l'usus scribendi de Sextus, ainsi que des corrections du texte établi par Mutschmann. Il s'agit de conjectures parfois fort éclairantes, telles que, p.ex., la correction du nom A)RISTOTE/LHS en A)RI/STON (4. 77), que S. propose sur la base d'arguments très solides, tant philologiques que doctrinaux (p. 254).

J'espère avoir donné une idée suffisante de la richesse d'un travail qui ne manquera pas de surprendre ses lecteurs: grâce à une prose italienne originale et captivante, S. est arrivé, en effet, à écrire un livre qui n'est pas seulement clair et rigoureux, mais aussi agréable à lire. Compte tenu de la technicité du sujet et du genre littéraire auquel il appartient, il s'agit d'un mérite supplémentaire de cet ouvrage.5


NOTES

  • [1] Parmi les publications les plus récentes je me borne à citer la traduction de PH par J. Annas et J. Barnes (Cambridge 1994) et les deux recueils des travaux classiques de J. Brunschwig qui viennent de para”tre parallèlement en Grande Bretagne (Papers in Hellenistic Philosophy, Cambridge 1994) et en France (Etudes sur les philosophies hel-lénistiques, P.U.F., Paris 1995). On peut trouver un aper¨u de l'histoire récente des recherches sur la philosophie hellénistique dans Brunschwig, Papers, p. xi-xiii; Etudes, p. 5-10.
  • [2] P. ex. J. Annas, "Doing Without Objective Values: Ancient and Modern Strategies," dans M. Schofield-G. Striker (eds.), The Norms of Nature, Cambridge-Paris 1986, p. 3-29. Même si S. reconnait l'importance des travaux de Annas, il se détache de leur perspective interprétative, p.ex. p. 145.
  • [3] P.ex. la distinction aristotélicienne entre la substance et les accidents dans la critique des définitions du bien, 3. 35-39, cf. les remarques de S. à la page 196.
  • [4] Et non dans Cic. Fin. I. 29-31. S. s'éloigne ici des conclusions de l'article de J.Brunschwig, The Cradle Argument in Epicureanism and Stoicism, dans M. Schofield-G. Striker (eds.), The Norms of Nature, cit., p. 113-144 (trad. fran¨. dans Etudes, cit., p. 69-112).
  • [5] Je remercie beaucoup Frédérique Ildefonse, qui à bien voulu lire ce texte et en corriger le français.